Perpétré entre avril 1915 et juillet 1916, le génocide arménien a vu deux tiers des Arméniens vivant sur l’actuel territoire de la Turquie périr suite à des rafles, des déportations et des massacres de masse. Par qui ont été planifiés ces crimes ? Sous quels prétextes ? Quelles étaient les véritables motivations de l’Empire ottoman ? Pourquoi ce premier génocide du XXème siècle n’est-il reconnu que par une vingtaine d'Etats ? Spécialiste du génocide arménien, Michel Marian est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

Michel Marian, agrégé de philosophie et maître de conférences à l’IEP, est l’auteur du livre ‘Le génocide arménien’ paru chez Albin Michel. Retraçons avec lui les principales étapes de l’histoire de cette extermination organisée.

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On commémore ce week-end le centenaire du génocide arménien. Que s’est-il passé en avril 1915 dans le nord-est de la Turquie actuelle ?

En 1915, on dénombre un peu plus d’1,8 million d’Arméniens dans l’Anatolie du nord-est (Asie Mineure). Ils y étaient depuis le Vème siècle A.C. Mais entre 1915 et 1916, environ 1,5 million d’Arméniens vont disparaître. Le gouvernement ottoman de l’époque ordonna – ville par ville – la déportation d’Arméniens. Ils avaient deux jours pour liquider leurs biens avant d’être envoyés dans des convois de déportation pour - officiellement - être relogés dans des zones éloignées des conflits de la Grande guerre entre l’Empire ottoman et l’Empire russe. Le gouvernement turc - dirigé par le Comité Union et Progrès (surnommé Jeunes Turcs) - prétendait qu’il y avait un risque que les Arméniens pactisent avec les Russes. En réalité, ce programme - qui ne se limitera pas aux zones proches du conflit - sera appliqué afin que de très nombreux Arméniens trouvent la mort sur ces routes.

Comment interviennent ces disparitions ?

Une fois mis dans des convois, les Arméniens qui ont échappé aux combats sont emmenés à la sortie des villes. Les hommes sont mis à l’écart et exécutés sur des routes éloignées ou proches de falaises ou rivières. L’Euphrate a été le symbole de ce génocide tant il y avait des victimes précipitées dans le fleuve. Les femmes, les enfants et les vieillards poursuivent la route dans ces convois, mais il restera peu de survivants à cause des conditions climatiques et des attaques d’une organisation spéciale mise en place par le gouvernement. Les tribus kurdes sont également incitées à attaquer ces convois pour les piller, mais aussi pour violer et tuer les déportées. A l’arrivée dans les camps mis en place en Syrie, il ne restera que 800.000 Arméniens. Un nombre qui se réduira très fortement, car ces camps serviront aussi de camps d’extermination. A la fin de la guerre, on ne dénombrera plus que 300.000 Arméniens en Anatolie.

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La vraie motivation des Turcs était d’éviter que les Arméniens n’obtiennent leur indépendance après la guerre ?

De fait, depuis la fin du 19ème, la question arménienne était un sujet diplomatique dans le concert européen. On pouvait dès lors imaginer que la fin de la guerre soit une occasion pour reconnaître une Arménie indépendante, comme cela fut le cas pour la Pologne, la Tchécoslovaquie, etc. Mais il n’y a pas eu de génocide dans les autres cas. Les Arméniens ont clairement vécu la plus grande souffrance, mais aussi la plus grande injustice après. Cependant, la crainte de la prise d’indépendance ne suffit pas à expliquer la destruction de toute une population, femmes et enfants compris. Je ne crois pas aux motivations purement politiques. Il faut aussi tenir compte des tentatives de l’Empire ottoman de se moderniser en imitant la politique européenne.

Par quel moyen ?

Pour se moderniser, les Ottomans devaient instaurer une forme d’égalité civile à la place du système multiconfessionnel hiérarchisé qui était en place depuis plusieurs siècles. Mais cette égalité civile était extrêmement mal acceptée par toute une fraction de la population musulmane qui y voyait un retournement de situation et l’accession au pouvoir des minorités chrétiennes grecque et arménienne. Cette arrogance était insupportable pour les Turcs. Ici, le profil psychologique n’est pas très éloigné de celui des nazis allemands à l’égard des juifs. Ce sentiment va se pérenniser pendant des décennies et se traduire par des vagues de violences.

Pourtant, dès 1908, il y a eu une alliance entre les réformistes ‘Jeunes-Turcs’ et les partis arméniens, soit entre les futurs bourreaux et futures victimes…

Vu que le Sultan - à l’origine des massacres précédents - sera reclus dans son palais, on espère une grande réforme constitutionnelle et un retour à la paix. Mais il y aura des malentendus entre les progressistes qui croient en un Etat unifié et ceux qui espèrent prendre leur autonomie. Cette alliance va se déliter entre 1908 et 1915, avec des Jeunes-Turcs qui vont se radicaliser totalement en devenant de plus en plus autoritaires et violents. C’est une évolution qui est difficile à comprendre et à intégrer, car ce ne sont pas des nazis, ils sont même plutôt à gauche. Ils sont convaincus que la reconstruction nationale de l’Empire ne peut être que mono-ethnique musulmane. Il faut donc déplacer les chrétiens grecs vers la Grèce et éliminer les chrétiens arméniens. Après un coup d’Etat contre les Jeunes-Turcs, ceux-ci ont réalisé que la population musulmane les rejetait à cause de cette alliance avec les Arméniens, jugée contre-nature. Pour rester au pouvoir, il fallait laver le souvenir de cette alliance passée dans le sang des Arméniens.

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Les grandes puissances étaient trop occupées par la Première Guerre mondiale pour intervenir ?

Il y a d’abord les Etats qui ne peuvent pas intervenir, comme la France et la Grande-Bretagne, car étant en guerre contre la Turquie sans présence sur le territoire turc. Le plus troublant, c’est l’Allemagne qui a une partie de son armée en Turquie et y donne des ordres militaires. L’ambassadeur allemand alerte très vite Berlin sur l’éradication en cours sous couvert de déplacements de populations. Mais le gouvernement allemand refuse d’agir de peur de perdre son allié turc, et donc d’être complètement encerclé par ses ennemis. Puis, il existe déjà chez les Allemands une forme de radicalisation qui les convainc qu’on ne peut pas gagner une guerre sans violence et brutalité.

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Cent ans plus tard, pourquoi à peine une vingtaine de pays reconnaissent-ils ce génocide ?

Tout simplement et uniquement parce que la Turquie actuelle refuse de reconnaître officiellement ce génocide. Au début, des hésitations étaient possibles, mais après 10-15 ans, les doutes n’ont plus lieu d’être. Les plus grands observateurs de la Shoah ou de la Première Guerre mondiale reconnaissent qu’il y a eu un génocide arménien et des massacres extrêmement violents. Même les spécialistes ottomans le disent.

Et l’opinion publique ?

Dans le monde, 70 à 80% des citoyens pensent qu’il y a eu un génocide arménien, c’est bien plus que les reconnaissances officielles. Une partie croissante et active du peuple évolue. Même si c’est de plus en plus important, les Turcs qui reconnaissent le génocide restent minoritaires : 9% sont pour une reconnaissance du génocide et 9% sont favorables à des excuses publiques de leur gouvernement, héritier de l’Empire ottoman. Bref, 18% des Turcs reconnaissent le génocide, mais le pourcentage grimpe à 33% parmi les jeunes. Il y a donc une dynamique certaine, mais toujours une majorité très hostile à cette reconnaissance. En particulier dans le nord-est où il y a eu le plus de massacres et de spoliations.

Ces Turcs craignent-ils de devoir rétribuer les biens pillés ?

Il y a certainement une volonté de protéger les ancêtres qui auraient trempé dans cette entreprise de destructions. Ils craignent aussi de devoir rendre les biens mal acquis. C’est sans aucun doute un frein à la reconnaissance. Jusqu’à la fin de l’Union soviétique, il était logique que la Turquie craigne qu’une reconnaissance du génocide n’offre des visées territoriales à l’URSS. Mais là, avec 75 millions de Turcs et 3 millions d’Arméniens, cette crainte n’a plus lieu d’être. Le refus repose donc principalement sur la crainte de réparations et sur une forme d’honneur national, l’Etat turc s’étant créé sur les bases d’une nation sans les Arméniens… avec à la clé un transfert de richesses.

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Pourquoi cette injustice aux yeux des Arméniens n’était-elle pas reconnue par les autres pays ?

En 1915, il y avait un début d’évolution de la conscience internationale face aux atrocités commises. Les puissances de l’Entente (France, Royaume-Uni et Russie impériale) avaient affirmé qu’elles jugeraient individuellement et pénalement les gouvernants vu la nature du crime. Il n’en a rien été à cause de la fatigue de l’après-guerre et de la résolution prise pour éviter le démembrement de la Turquie. Les Arméniens ont ainsi disparu de l’Histoire… Les familles ont entretenu le souvenir sans jamais parvenir à formuler une demande en justice audible par le concert international.

En quoi le procès des nazis à Nuremberg a-t-il été un tournant ?

Les Arméniens ont compris que Nuremberg était l’accomplissement des réflexions internationales à leur sujet. C’est d’autant plus vrai que le concept de ‘génocide’ a été forgé par le juriste polonais Raphael Lemkin qui avait beaucoup écrit et réfléchi sur le cas arménien. Mais l’espérance de justice s’avérait vaine, car les responsables du génocide étaient morts. On ne juge pas un Etat à la place d’individus.

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La diaspora arménienne à travers le monde est très importante. Ces Arméniens vivent souvent loin de ce passé, mais ne baissaient pas les bras en vue d’une reconnaissance la plus large possible. Pourquoi est-ce à ce point important 100 ans après ?

Une diaspora politique a logiquement un souvenir plus fort qu’une diaspora économique. Mais dans le cas des Arméniens, c’est même encore plus fort, car la diaspora n’est pas juste une élite, mais tout ce qu’il restait d’une société. C’est en tout cas vécu ainsi, même si certains se sont installés dans l’Empire russe. Mais le pire pour eux, c’est que les Turcs nieront le massacre avec les mêmes termes que ceux utilisés pour alimenter le génocide. Cette blessure particulièrement douloureuse a été entretenue…


Entretien : Dorian de Meeûs