Emmanuel Derville Correspondant dans le sous-continent indien

Ils ne sont que quelques milliers. Des combattants d’une trentaine d’années, avec pour seule qualification leur diplôme d’écoles coraniques sans relief comme il y en a des milliers au Pakistan. Et pourtant, les talibans pakistanais sont engagés dans des négociations de paix avec le gouvernement du Premier ministre Nawaz Sharif. Et ils tiennent la dragée haute aux autorités.

En janvier, leur mouvement, le TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan), a perpétré une quinzaine d’attentats contre les forces de sécurité, un conseiller du Premier ministre, des équipes de vaccination contre la polio, des chiites… Bilan : plus d’une centaine de morts.

Epuisé par une guerre qui dure depuis 2004, le gouvernement tente d’arracher un cessez-le-feu. Le 29 janvier, Nawaz Sharif a annoncé devant le Parlement la formation d’un comité de quatre membres pour négocier. En retour, les talibans ont annoncé leur propre comité, formé de trois religieux islamistes. Mardi, ils ont transmis leurs conditions. Elles seront officialisées mercredi. Mais une partie a fuité dans la presse locale.

Les talibans posent leurs conditions

Le TTP réclame une islamisation accrue du système éducatif, bancaire et judiciaire. Les prêts à intérêt doivent être interdits. Les tribunaux doivent appliquer la charia. L’armée doit évacuer ses 150 000 soldats des zones tribales. Le TTP, déjà bien implanté dans cette région semi-autonome frontalière de l’Afghanistan, entend y créer un émirat islamique. Islamabad doit rompre ses relations avec Washington et obtenir de son allié qu’il cesse les frappes de drones, qui ont tué tant de chefs talibans.

Le gouvernement n’a pas encore répondu aux revendications du TTP. Il est peu probable qu’il les accepte. L’armée, qui contrôle en sous-main la politique étrangère, l’arsenal nucléaire et le budget de la Défense, n’acceptera rien non plus. Nawaz Sharif ne se fait d’ailleurs aucune illusion quant à une paix durable avec une organisation qui rejette la Constitution et veut renverser l’Etat. "Si une opération militaire est décidée, l’opinion publique l’approuvera. Mais je veux donner une dernière chance à la paix", avait-il indiqué devant les députés fin janvier. La classe politique est divisée. Le PTI, troisième force politique du pays, ainsi que les partis islamistes, rejettent l’option militaire.

Les classes populaires tentées

"Les talibans sont conscients qu’une offensive contre leur bastion du Waziristan du Nord est inéluctable. En acceptant le jeu des négociations, ils tentent de diviser l’opinion et la classe politique", estime Saleem Mehsud, journaliste pakistanais, spécialiste du TTP. Les insurgés savent que l’armée, soucieuse de son image, veut compter sur le soutien de la population avant d’intervenir. Or, en exigeant l’islamisation du système judiciaire et éducatif, les talibans espèrent rallier l’opinion publique à leur cause. Leurs demandes trouvent un écho favorable dans les classes populaires des régions pachtounes, dans le nord-ouest. Les petits paysans sans terre et les classes moyennes urbaines aspirent à une justice moins corrompue et plus rapide. Ce sont eux qui avaient soutenu l’actuel chef du TTP, Maulana Fazlullah, lorsque ce dernier avait pris le contrôle de la vallée de Swat, à 250 km d’Islamabad, en 2008.

Les militaires semblent toutefois avoir perdu patience. "Si le gouvernement nous ordonne d’y aller, nous irons. Tant pis si certains partis politiques sont contre. Les talibans profitent des négociations pour se regrouper" , s’énerve un général pakistanais sous couvert d’anonymat.

Une offensive à double tranchant

"Les talibans profitent de ce répit pour stocker des armes, des munitions et des vivres" , confirme Mansur Mahsud, directeur du Fata Research Center, un centre de recherche très implanté dans les zones tribales. Et l’Otan, qui se retire d’Afghanistan, ne pourra bientôt plus frapper leurs bases arrière dans les provinces frontalières du Pakistan. Si les Etats-Unis ne parviennent pas à conclure un accord de sécurité avec le gouvernement afghan, la CIA ne pourra pas non plus faire décoller ses drones et frapper les talibans dans leurs fiefs.

La solution militaire n’est pas sans risque. Depuis sept ans, le TTP a noué des liens avec plusieurs groupes islamiques armés pakistanais, en particulier le Lashkar-e-Jhangvi. Cette organisation antichiite est très implantée dans la province du Penjab, le fief électoral de Nawaz Sharif. Une offensive contre les talibans entraînerait des attentats en représailles dans tout le pays.