ENTRETIEN

Bichara Khader, professeur à l'Université catholique de Louvain, décrypte la nouvelle donne palestinienne.

Quelle signification donnez-vous à la victoire du Hamas?

Le Hamas a gagné sur deux fronts. D'abord, il a convaincu une partie importante des Palestiniens que la négociation telle qu'elle se déroule avec Israël ne conduit à aucune éclaircie; au contraire, elle ne fait qu'aggraver l'occupation, notamment avec la construction du «mur». Ensuite, la situation, en Palestine en général mais à Gaza en particulier, est devenue dramatique (économie déstructurée, territoires subissant des sièges permanents, perspectives d'avenir particulièrement pessimistes). La victoire du Hamas me surprend à peine; elle ne me réjouit pas en tant que Palestinien, arabe, chrétien et laïc. Mais c'est le choix du peuple palestinien. Il faut que la communauté internationale noue des contacts avec le gouvernement palestinien de demain.

Comment pourriez-vous qualifier l'islamisme prôné par le Hamas?

C'est une question épineuse. Je distingue pour ma part l'islamisme jihadiste violent de type al Qaeda, un terrorisme transnational délocalisé, qui n'est pas lié à la défense d'une cause en particulier, et le terrorisme localisé auquel a eu recours le Hamas, qui est lié à la poursuite de l'occupation israélienne depuis 1967. L'islamisme du Hamas s'insère dans une vague islamiste qui déferle dans l'ensemble des pays arabes. En Palestine, elle prend un accent particulier parce qu'il y a là des conditions objectives qui donnent naissance à une radicalisation.

On a observé des poussées de mouvements islamistes dans des processus électoraux d'autres pays arabes. L'islamisme est-il la seule alternative aux pouvoirs autoritaires établis?

C'est une conséquence logique de la politique de dirigeants arabes, souvent clientélistes, kleptomanes et autoritaires, qui ont interdit pratiquement toute contestation pacifique par les canaux normaux (syndicats, partis politiques, sociétés civiles libres) de telle sorte que la contestation s'est concentrée dans les mosquées et dans les associations caritatives dirigées par des mouvements islamistes.

Quelles conséquences aura la formation d'un gouvernement dirigé par le Hamas sur les relations avec les Israéliens?

C'est la méthode de négociation qui va probablement changer. Le Hamas n'acceptera plus cette paix des vainqueurs que les Israéliens cherchent à imposer à la Palestine. Il voudra des résultats. Les responsables du Hamas ont le sentiment -et beaucoup de Palestiniens partagent ce point de vue- que dans le processus de paix enclenché à Oslo en 1993, il y a eu davantage de processus que de paix.

Vous pensez donc que les dirigeants du Hamas engageront des négociations avec les Israéliens?

Entre la plate-forme électorale et une politique de gouvernement, il y aura beaucoup de décalage. Le Hamas sera obligé d'entrer en négociation avec Israël. Et il sera jugé sur ses résultats et non sur ses discours.

© La Libre Belgique 2006