Les propos de Benoît XVI sur l'islam font craindre aux experts du monde arabo-musulman une répétition des manifestations violentes qui avaient suivi la publication au Danemark de caricatures du prophète Mahomet.

"Certains médias arabes ouvrent tout le temps leurs journaux (télévisés) sur ce sujet, ce qui ne peut que susciter des réactions", constate Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes, joint par téléphone à Paris.

Il redoute que les réactions indignées qui se sont multipliées ne fassent boule de neige dans toute la région. Ainsi, estime-t-il, l'adoption par le Parlement pakistanais d'une résolution demandant au pape de "retirer ses propos" risque fort de pousser les parlementaires des autres pays arabo-musulmans à voter des motions similaires.

"Pour ne pas être accusés d'être des non musulmans", ajoute-t-il.

"Il y aura une pression, et quand la passion l'emporte sur la raison, les choses peuvent devenir incontrôlable", avertit M. Basbous. La parution de dessins satiriques du prophète de l'islam Mahomet dans un quotidien danois en septembre 2005, puis leur reprise dans d'autres journaux d'Europe, avait soulevé début 2006 une vague de protestations dans les pays arabo-musulmans qui les avaient jugés blasphématoires.

Les musulmans avaient suivi un large boycottage des produits danois, des chancelleries avaient été attaquées et incendiées notamment au Liban et en Syrie, et des dizaines de morts avaient été dénombrés lors de manifestations sanglantes, comme en Libye et au Nigéria.

A peine la tempête s'était-elle calmée que les déclarations mardi du pape établissant implicitement un lien entre islam et violence ont provoqué des réactions indignées. Du Pakistan à l'Egypte, en passant par le Koweït, la Turquie et le Golfe, responsables politiques et religieux ont demandé des excuses. Dans Gaza, une grenade a explosé près d'une église et des manifestations de protestations sont prévues.

"Je m'attends à une réaction extrême aux propos du pape, qui portent atteinte à l'islam plus que les caricatures car ils émanent d'un chef représentant des millions de personnes et non pas d'un journaliste", a déclaré à l'AFP Abdel Monem Aboul Foutouh, un dirigeant des Frères musulmans, mouvement islamiste qui représente la principale force d'opposition en Egypte.

Selon lui, la crise des caricatures avait été alimentée et gérée par des gouvernements voulant faire pression sur l'Europe. En revanche, "la réaction des musulmans aux déclarations du pape sera spontanée et populaire, et pourrait donc être plus extrême".

"Le pape s'est discrédité aux yeux des musulmans", prévient M. Aboul Foutouh, dont le mouvement est très influent en Egypte. Le ministre égyptien des Affaires étrangères Ahmed Aboul Gheit a dit "craindre que les déclarations du pape ne renforcent les appels à une guerre des civilisations", selon son porte-parole Alaa al-Hadidi.

"Je ne pense pas que des excuses suffiraient à calmer la colère", estime Emad Gad, un analyste du centre Al-Ahram pour les études stratégiques et politiques.

"Si le pape demande pardon, cela sera considéré soit comme insuffisant, soit comme une victoire contre lui, les deux scénarios sont mauvais", dit-il.

Emad Gad affirme que les prêches du vendredi, le jour de repos hebdomadaire pour les musulmans, seront cruciaux. "Ce qui sera dit par les chefs religieux pourra faire pencher la balance dans un sens comme dans l'autre". Un autre problème est l'approche du ramadan, le mois de jeûne sacré dans le monde musulman qui commencera le 23 ou 24 septembre. "Un tel discours peut être mis à profit par des extrémistes" pour exacerber les sentiments des fidèles, note l'analyste du centre Al-Ahram.

Traditionnellement, le ramadan est aussi un mois de combat où les partisans du jihad (la guerre sainte) galvanisent l'ardeur guerrière des "soldats de Dieu" contre "les croisés et les mécréants".