"Le Pape se devait d’y aller !"

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Christian Laporte

Publié le

"Le Pape se devait d’y aller !"
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Entretien

Dans "Les Mondes du sacré", dont une édition totalement rénovée vient de paraître - nous y reviendrons -, le politologue et ancien avocat et journaliste Jacques Rifflet montre l’influence des religions et de la laïcité sur la politique internationale. La visite papale fut de toute évidence un joli cas d’école

A quelques heures de la fin de ce délicat voyage, quel bilan en tirez-vous ?

Il peut être considéré comme positif quand on sait que le pape ne pouvait pas ne pas y aller. La situation sur place est extrêmement tendue et un geste "abrahamique", de respect mutuel était toujours bon à prendre. Le pape a pratiqué avec une finesse indéniable le déminage successif des lieux qu’il fut appelé à visiter. Il lui était difficile d’aller plus loin sans menacer les chrétiens locaux et sans se mettre à mal avec une hiérarchie ecclésiale très empreinte de conservatisme. Un pape doit certes aller de l’avant et s’efforcer d’être un conciliateur, mais il doit aussi préserver ses arrières.

Il y eut le défi de la rencontre avec l'islam...

La démarche de Benoît XVI était à très haut risque parce qu’il devait tenir compte des chrétiens sur place tout en ménageant l’islam. Le pape l’a très bien compris en multipliant les gestes positifs religieux en Jordanie comme en Cisjordanie et s’est servi habilement du dénominateur commun qu’est Abraham. Jusque dans le souci du détail : ce n’est pas innocent si à Jérusalem, il s’est d’abord rendu sur l’esplanade des mosquées avant de se recueillir devant le Mur des Lamentations. Et ce n’est que dans l’après-midi qu’il a finalement célébré la messe pour les fidèles catholiques au jardin des Oliviers.

La querelle née autour de la leçon de Ratisbonne est donc oubliée ?

Jean-Paul II avait innové en visitant la mosquée de Damas en 2001 mais Benoît XVI en est déjà à sa troisième visite en quatre ans, puisqu’avant Amman et Jérusalem il était entré dans la mosquée bleue d’Istanbul. Au-delà de Ratisbonne, ce pape a surtout une inclination à s’accorder avec les musulmans sur une entreprise commune de réinstauration des valeurs spirituelles face à la gestion par trop laïciste de certains Etats. Les points de convergence sont multiples : contre l’homosexualité, l’avortement, l’euthanasie, pour le port de signes extérieurs religieux. C’est très perceptible lors des grandes réunions des Nations unies où ils font front. C’est ce qui explique les démarches récurrentes de la Curie vers l’islam modéré.

Mais la visite du pape fut aussi finalement très politique...

C’était inévitable que le pape devienne l’otage médiatique face auquel l’on pouvait exprimer la rancœur juive face au terrorisme et aux adversaires d’Israël, mais il fut aussi le témoin direct du triste sort fait aux Palestiniens, sans oublier le mur qui fait d’Israël une forteresse fermée. Benoît XVI a habilement contourné l’obstacle en parlant d’ "une patrie palestinienne souveraine" mais a aussi demandé aux Palestiniens d’ "avoir le courage de refuser le terrorisme".

Mais certains commentateurs ont insisté sur les différences entre l'actuel pape et son prédécesseur...

Jean-Paul II était venu faire un acte de repentance en Israël. Son caractère extraverti a donné l’impression réelle d’une émotion visible là où Benoît XVI a paru réservé alors que c’est un théologien très averti, mais surtout un érudit réservé comme le sont les grands chercheurs habitués à travailler seuls. Mais leur vision d’une Eglise supérieure est commune.

La donne a aussi changé en Israël ?

Oui, la visite a montré sa mutation vers un conservatisme religieux, au grand dam de la majorité de laïques qui y vivent. D’où une série de charges contre Benoît XVI. On lui reprocha sa nationalité allemande, on a rappelé la longue tradition antijudaïque de l’Eglise. Il fut aussi critiqué à tort parce qu’à Yad Vashem, il n’avait pas rappelé le nombre de victimes de la Shoah et parce qu’il avait parlé de Juifs tués plutôt qu’assassinés. Pire : certains rabbins lui ont reproché d’avoir gardé sa croix pectorale au Mur des Lamentations. Mais le sommet fut atteint par un ancien ambassadeur d’Israël qui rejeta sa volonté de réconciliation en invoquant saint Paul qui voulait "rallier les païens et les Juifs au signe de la croix !"

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