Sur les bords du lac de l'Ouest, au centre de Hangzhou, les promeneurs sont invités à ne pas marcher sur la nouvelle pelouse. Rien là de très original, sans doute, si ce ne sont les termes dans lesquels cette injonction est formulée : "Qing wu dajiao shengzhang zhong de xiaocao". Mise en garde que rend assez bien la traduction anglaise destinée aux touristes étrangers : "Don't disturb the growing grass" ("Ne dérangez pas l'herbe qui pousse"), lit-on sur les pancartes qui se succèdent le long d'un sentier bucolique.

Sans connaître le chinois ("dajiao" signifie déranger quelqu'un quand il est occupé ou quand il dort...) et sans pouvoir apprécier par conséquent la justesse du texte anglais, on aurait volontiers imputé cette insolite formulation à une maîtrise encore incertaine de la langue de Shakespeare dans le chef du traducteur (carence généralisée dont on trouve continuellement de savoureux exemples partout en Chine). On aurait pu suspecter aussi, à Hangzhou, un des sanctuaires de la culture traditionnelle chinoise, la volonté de glisser un brin de poésie jusque dans la réglementation la plus terre à terre de la vie en société. Mais on n'aurait pas nécessairement perçu l'indice révélateur d'une mentalité encore rare en Chine: on se veut, ici, à la pointe du combat pour l'amélioration de la qualité de vie et la défense de l'environnement.

Hangzhou, à 200 km au sud-ouest de Shanghai, est naturellement prédisposée à jouer ce rôle pilote. Depuis des temps immémoriaux, on célèbre son charme dans un dicton : "Shang you tian tang, xia you Su Hang", "Au ciel, il y a le paradis, sur terre il y a Suzhou et Hangzhou". Le paradis sur terre gravite, à Hangzhou, autour du fameux lac de l'Ouest (Xi Hu) qui fait l'objet, depuis plusieurs années, d'un remarquable travail de réhabilitation avec réfection de la petite route périphérique, aménagement de trottoirs joliment pavés, création de jardins et de parcs, plantation d'arbres, rénovation du vieil hôtel historique Xinxin et installation de cafés-terrasses. Tout cela serait parfaitement banal dans n'importe quel pays européen, mais, en Chine, l'oasis de calme et de beauté ainsi formée au coeur d'une agglomération de quatre millions d'habitants est unique. Pour peu, on se croirait sur les rives d'un lac italien. Pour l'amour de la patrie

Alors que des petites voitures électriques soulagent les visiteurs fatigués, que nul Chinois ne se risque à cracher et que tous jettent consciencieusement leurs déchets dans des poubelles vertes ou jaunes selon qu'ils sont recyclables ou non (un slogan sur celles-ci encourage les bons réflexes en proclamant : "Aimons notre patrie"), on se sent à des années-lumières du gigantesque cloaque que la Chine est devenue après trente années de réformes économiques qui ont fait d'elle l'atelier du monde. Les villes - et Pékin en fournit la parfaite illustration - baignent presque toutes dans un brouillard malsain, mais la pollution n'épargne pas les campagnes, bien au contraire. Fleuves et rivières sont à ce point souillés par les déversements industriels qu'on estime, de source officielle, à plus de 300 millions - un quart de la population totale - le nombre de paysans chinois qui n'ont pas accès à une eau potable !

Les autorités n'ont pas attendu les Jeux olympiques pour prendre conscience de la gravité de la situation. Toutefois, le rendez-vous avec la communauté internationale était l'occasion de donner un coup d'accélérateur à une croisade écologique demeurée jusque-là embryonnaire. La devise de Pékin 2008 était significativement "Bao lü se ao yun" (littéralement "Garantir des Jeux olympiques verts") avant que les troubles au Tibet et les tribulations de la flamme olympique à l'étranger n'imposent un nouveau mot d'ordre au profit de la stabilité. L'environnement n'a pas pour autant cessé de dominer l'agenda. Contraints de réduire de moitié la circulation automobile dans la capitale, voire de la supprimer presque totalement si l'air y reste vicié pendant les JO, les dirigeants chinois ont désormais le nez collé contre la vitre.

A Hangzhou, il y a longtemps qu'on a pris les devants. Certes, la voiture règne ici aussi en maître, mais une double signalisation routière avec des feux lumineux spécifiques pour les vélos atteste une volonté de favoriser des modes de vie et des moyens de déplacement plus écologiques.

La ville est, comme d'autres, traversée par des autoroutes suspendues ; piliers et tabliers sont néanmoins dissimulés sous des plantes grimpantes et ornés de kilomètres de bacs de fleurs, tandis que la végétation s'insinue sous chaque viaduc, autour de chaque bretelle, pour les transformer en autant d'espaces verts. Des palmiers surgissent aux carrefours pour ajouter une touche exotique. 50 000 nouveaux gratte-ciel

Les pouvoirs publics ont imprimé un cap que la population, plus sophistiquée dans une ville qui compte parmi les plus riches de Chine, épouse volontiers. Comme en Occident, les considérations financières influencent les choix : les immeubles conçus selon des normes écologiques plus sévères permettent de réaliser des économies de 20 à 60 pc sur la facture énergétique, assurent les promoteurs. Cependant, la dimension socio-culturelle est tout aussi importante, si elle ne l'est pas davantage. L'écologie est désormais très tendance dans les milieux aisés en Chine et vivre en respectant l'environnement est une manière de s'afficher, de se singulariser, de se démarquer dans une société orientale où le paraître, l'image, la réputation sont essentiels. Il est heureux qu'il en aille ainsi car la Banque mondiale estime qu'en 2015, la moitié de la construction immobilière dans le monde se fera en Chine. On y élèvera, au cours des vingt prochaines années, entre 20 000 et 50 000 nouveaux gratte-ciel.

Dans le même temps, la population urbaine de la Chine, gonflée par une migration rurale appelée à continuer, voire à s'intensifier, représentera un cinquième de la consommation mondiale d'énergie et un quart de l'accroissement des besoins planétaires en pétrole. On comprend l'insistance du gouvernement chinois à développer les énergies renouvelables dont il voudrait voir la part, dans la production énergétique nationale, passer de 8,5 pc aujourd'hui à 15 pc en 2020. Ses investissements dans le secteur sont appelés à croître proportionnellement : de 148 milliards de dollars en 2007 (une progression de 60 pc par rapport à l'année précédente) à 450 milliards dès 2012 et à 600 milliards à partir de 2020.

Des écologistes qui dérangent

Au-delà des chiffres prometteurs et des belles paroles, la réalité de l'écologie chinoise peut, toutefois, se révéler bien décevante et, à Hangzhou, on est bien placé pour le savoir. C'est dans cette ville qu'en octobre 2005 fut arrêté Tan Kai, le fondateur de l'organisation privée Green Watch. C'était la première fois, depuis l'apparition dix ans plus tôt d'un mouvement vert en Chine, qu'un militant écologiste était ainsi appréhendé, officiellement pour avoir contrevenu à la législation sur le financement des ONG. Son interpellation s'inscrivait, en fait, dans un contexte tendu qui avait vu, dans la province industrialisée de Zhejiang dont Hangzhou est le chef-lieu, des villageois, à Huaxi, et des citadins, à Xinchang, réclamer en vain la fermeture d'usines chimiques polluantes.

De tels incidents témoignaient d'un paradoxe qui n'a toujours pas été résolu. La détermination des autorités centrales à promouvoir une politique écologique se heurte de plein fouet aux intérêts locaux. Les entreprises polluantes sont créatrices d'emplois et versent des impôts dans les coffres d'administrations qui tirent souvent le diable par la queue. La corruption achève souvent de vider de leur efficacité les lois les mieux intentionnées. Face à cette impuissance publique, les ONG se retrouvent seules à défendre la prétention légitime des habitants à vivre dans un environnement sain. C'est inévitablement David contre Goliath, en Chine plus qu'ailleurs car toute structure créée en dehors du Parti communiste n'y saurait prétendre qu'à un statut précaire, à la merci de l'arbitraire du pouvoir politique et des passe-droits que l'argent achète sans vergogne.

Dans la salle de restaurant de l'hôtel Xinxin, dont les fenêtres donnent sur le lac de l'Ouest, un moine venu du célèbre mont Jiuhua, une des quatre montagnes sacrées du bouddhisme chinois, est la cause d'une animation inhabituelle au petit-déjeuner. Chose impensable du temps de Mao et d'un athéisme virulent, le personnel défile à sa table pour l'écouter prédire l'avenir. L'honorable sexagénaire ne se risquera pourtant pas à deviner comment la Chine va s'y prendre pour garder l'air respirable dans un pays où la croissance économique dépasse les 10 pc par an et où le parc automobile s'accroît de plusieurs millions d'unités chaque année.