International Entretien

A l’initiative de la Fondation Boghossian, Julian Schnabel présentait mercredi soir au Parlement européen son dernier film, "Miral". Adapté du roman partiellement autobiographique de Rula Jebreal, "Miral" conte le parcours d’une jeune femme, élevée dans l’enceinte de l’institut Dar Al Tifel, créé par Hind Husseini pour les orphelins palestiniens. Envoyée comme enseignante dans camps de réfugiés, Miral fait face au dilemme entre l’action violente ou l’application des préceptes de sa mentor : construire la paix par l’éduction.

Il était a priori surprenant de voir Julian Schnabel s’emparer d’un tel sujet. Sa réponse résonne particulièrement alors que se pose la question de la reconnaissance de la Palestine par les Nations unies : "Je suis un artiste et un artiste travaille sur le présent" nous expliquait-il, hier, avant de s’exprimer à la Fondation Boghossian. "Ce qu’un artiste essaie de faire, c’est d’arrêter le temps. Quand vous voyez un tableau du Caravage, ou de Goya, qu’il ait été fait il y a 500 ans ou hier, il vous emporte dans son époque. La peinture permet d’arrêter le temps." Mais comment le plasticien américain s’est-il soudain découvert une conscience politique sur la situation du Proche-Orient ? Bien que Juif, il n’avait jamais manifesté le moindre activisme politique. "Ma mère était présidente de l’Hadassah(1) de Brooklyn après-guerre. Elle voulait que je fasse un voyage en Israël, j’ai préféré partir surfer (NdlR : le surf est, après la peinture, l’autre grande passion de l’artiste) . En ce qui me concerne, être juif se limitait à avoir fait ma Bar Mitzvah ! [ ] Mais quand j’ai lu le livre de Rula, j’ai pensé qu’il était de ma responsabilité de faire quelque chose pour Israël. Et je crois qu’être critique vis-à-vis d’Israël n’est pas être anti-israélien ou antisémite. Moi, je veux que les choses évoluent vers un mieux. La peur et l’immobilisme sont contre-productifs."

"Miral", tourné à Jérusalem, ne se veut pas une grande fresque historique. C’est un récit intime, constitué de faits de vie somme toute assez anecdotiques en regard des événements du Proche-Orient. C’est précisément ce qui a retenu l’attention de Julian Schnabel lorsqu’il a découvert le roman de Rula Jebreal. "L’amour qui était dans le livre, la relation qu’elle a eue avec son père m’ont touché. On imagine toujours les musulmans comme des gens avec un keffieh sur la tête, une arme à la main, prêts à torturer des Américains. Et là, on a un homme pieux, mais pas fanatique. Mais être bon et sage ne suffit pas. Dans certaines situations, on a les mains liées, et c’est le cas avec ce conflit." Quelle est alors la solution ? "Considérer qu’on n’appartient pas à un camp contre un autre mais qu’on est tous dans le même camp. Je crois qu’il y a plus de points communs entre les Israéliens et les Palestiniens qu’il n’y a de différences. Au bout de compte, la société civile est prise en otage par les politiciens des deux camps depuis trop longtemps. J’ai pu m’identifier à Rula et à sa famille. Sa famille aurait pu être la mienne."

Présenté en 2010 au Festival du film de Venise, "Miral" a suscité des critiques vives. Pour l’American Jewish Comitte, le film présente une vision "hautement négative" d’Israël, tandis que des organisations pro-palestiniennes, il s’agit d’une œuvre "hollywoodienne". "L’histoire est racontée du point de vue d’une jeune femme palestinienne, se défend le réalisateur. Et ma responsabilité était de rester fidèle à ce point de vue. Prendre en compte le point de vue de l’autre, c’est passer du dialogue au monologue. C’est le début du respect." Julian Schnabel constate aussi que, outre le fait que parmi ceux qui ont attaqué le film, certains ne l’ont pas vu, d’autres restent conditionnés par leurs préjugés. "Si l’on arrêtait de raisonner en termes de "clan", ce serait une évolution."

Depuis la sortie de "Miral", le "printemps arabe" est survenu, relève Rula Jebreal, devenue entre-temps la compagne du réalisateur : "La perception du monde arabe a évolué dans les opinions publiques occidentales, notamment aux Etats-Unis. On a réalisé qu’en Tunisie, en Egypte, en Libye, les hommes, les femmes, les familles, comme partout dans le monde, aspirent à une vie décente, à la paix, à la liberté d’expression et à la démocratie. Je crois que la perception de "Miral" en a été modifiée également." "Ces événements mettent en lumière certaines contradictions, complète Julian Schnabel. Prenez le discours du Caire de Barack Obama ou les déclarations de son administration sur la Libye. Ne peut-on les appliquer aux Palestiniens ? Où est la différence ?"

Pour Julian Schnabel, "l’art peut rendre possible l’impossible" - ce qui est, en gros, la devise de la Fondation Boghossian. Candide l’artiste ? "Un Danois peut se rendre en Suède sans soucis aujourd’hui. Mais ils ont été ennemis pendant des siècles. Il y a toujours de l’espoir. Les choses ne peuvent que s’améliorer. Elles doivent s’améliorer. Les discussions sur Israël et la Palestine s’éternisent depuis longtemps. Le conflit ne sera pas réglé cette fois. Mais on peut commencer à avoir une discussion censée et humaine. Il faut choisir entre continuer à fermer les yeux ou regarder les choses différemment."

(1) Association des femmes sionistes américaines