A la surprise générale, c'est le Bangladais Muhammad Yunus (66 ans), et sa Grameen Bank, première banque à pratiquer le micro-crédit, qui ont remporté vendredi le prix Nobel de la paix "pour leurs efforts en vue de créer le développement social et économique à la base". Ce n'est pas tellement le choix de la personne qui a étonné - le Bangladais fait partie des noms souvent cités - mais d'autres noms étaient privilégiés comme le médiateur finlandais Martiti Ahtisaari et le chef de la diplomatie australienne Garteh Evans.

Avec ce choix, les cinq gardiens du Nobel ont choisi de défricher un nouveau terrain après avoir déjà élargi le prix de la paix aux droits de l'Homme, à l'humanitaire et à l'environnement au fil des décennies. "Une paix durable ne peut pas être obtenue sans qu'une partie importante de la population trouve les moyens de sortir de la pauvreté", a déclaré Ole Danbolt Mjoes, le président du comité Nobel, en expliquant le choix fait parmi les 191 candidats en lice. "Le micro-crédit est un de ces moyens", a-t-il ajouté.

"Je suis fier pour le pays"

"Je pense que c'est une reconnaissance magnifique pour les efforts de notre Grameen Bank", a dit Muhammad Yunus à des journalistes à son domicile de Dacca. "Je suis aussi fier pour tout le pays", a-t-il ajouté.

Cet économiste de formation a créé la Grameen Bank il y a 30 ans quand il avait 36 ans avec un capital de départ de 27 dollars. De retour des Etats-Unis où il était professeur d'université durant les années 60, il avait été interpellé par la famine meurtrière qui sévissait dans son pays. Ce fils d'une famille aisée de 14 enfants fonde alors une petite banque. Son but est d'offrir un accès au crédit aux plus pauvres, notamment les paysans sans terre ou les artisans. Objectif : leur permettre de se lancer dans une activité économique et de vivre de leur travail. La banque fonctionne comme une coopérative dans la mesure où elle appartient aux emprunteurs. Les trois premières années, elle a fait des pertes. Depuis, elle réalise un petit bénéfice.

Quand il était venu en Belgique en février 2003 à l'occasion de l'attribution de l'Honoris causa par l'UCL, il nous avait expliqué qu'environ 42 pc des gens qui ont emprunté auprès de la Grameen Bank sont sortis de la pauvreté. Il a le rayonnement des gens dont la vocation aide le monde à devenir un peu meilleur. "Je suis convaincu que le crédit devrait être accepté comme un droit de l'Homme. Si vous êtes sans argent pour démarrer dans la vie, vous êtes comme un soldat sans arme. Vous avez besoin d'un dollar, pour gagner un autre dollar. Il y a 1,2 milliard de pauvres dans le monde. La moitié de la population dans le monde n'a pas accès aux prêts bancaires. Le micro-crédit c'est du micro-capital. C'est un marché énorme. Nous avons démontré que les pauvres remboursaient beaucoup plus que les riches ! Je suis optimiste parce que la logique est forte. L'économie ne peut pas tenir s'il y a une minorité d'extra-riches", avait-il alors expliqué à "La Libre".

En aidant les plus démunis du Bangladesh, la Grameen Bank ("banque de village") veut briser le cercle vicieux de l'exploitation des plus pauvres par les usuriers, explique l'établissement. Son modèle a été copié dans beaucoup d'autres pays. On estime à ce jour que cette institution bancaire pas comme les autres est venue en aide à plus de 6,5 millions de personnes, presque en totalité des femmes. Au total, elle a déjà versé 5,7 milliards de dollars de micro-crédit.

Le Nobel de la paix - un diplôme, une médaille d'or et un chèque de 1,1 million d'euros - sera remis à Oslo le 10 décembre, date anniversaire de la mort de son fondateur, le savant et philanthrope suédois Alfred Nobel, inventeur de la dynamite. "J'utiliserai l'argent pour financer notre société commune dans l'agroalimentaire avec Danone afin que les pauvres puissent consommer des aliments hautement nutritifs à un prix abordable", a dit M. Yunus à son domicile de Dacca.

(avec AFP)

© La Libre Belgique 2006