Le rapport à la sexualité a façonné les Etats-Unis, selon la politologue Nicole Bacharan.  Entretien.

"It’s sexual , stupid. Pour l’historienne et politologue franco-américaine Nicole Bacharan, le rapport à la sexualité a largement contribué à façonner l’Amérique. De la répugnance pour la chair des puritains débarqués du Mayflower à la violence sexuelle inhérente à l’esclavage; du patron-voyeur du FBI Edgard Hoover à Kennedy le séducteur en série; de la libération sexuelle à la procédure d’impeachement de Bill Clinton, l’histoire des Etats-Unis est écartelée entre l’obsession de la pureté et de la transparence d’une part, les pulsions sexuelles de l’autre. En témoigne l’âpreté d’une campagne pour l’élection présidentielle qui oppose une femme à un stéréotype du "mâle alpha". "On ne se débarrasse jamais de son histoire. Aux Etats-Unis, le cadre mental de la sexualité est hérité des puritains", affirme Nicole Bacharan. "Ce vieux fond puritain ne gouverne plus la vie sexuelle des gens - il y a autant de relations avant et hors mariage qu’ailleurs - mais continue d’imprimer sa marque".

En quoi le rapport des Américains à la sexualité est-il hérité d’une morale puritaine, qui remonte à quatre siècles ?

La question est en fait : comment se fait-il qu’on considère que les puritains comme les fondateurs de la nation américaine, alors qu’il y a eu les conquistadors, les aventuriers anglais de Virginie qui n’étaient pas puritains, des Français… ? Le puritanisme est une vision très exigeante et dure de la religion, avec au centre de ça le contrôle de la sexualité, de la chair, avec tout ce que ça comporte d’horreur sur l’enfer…

Les puritains avaient la volonté de se contrôler, de contrôler les voisins, de vivre dans la transparence. Ils avaient la faculté de se remettre en question, de tomber et de se relever;de traverser tous ces rites épouvantables - la dénonciation, les confessions publiques, les excuses, le repentir, et puis enfin la rédemption et la réintégration dans la communauté… Cela fonctionnait sur le plan du travail, notamment : les puritains ont "réussi dans la vie", avec cette morale dure et souvent rébarbative.

L’Amérique s’est libérée du carcan puritain mais on peut y être rattrapé pour ses écarts à la morale sexuelle : l’affaire Lewinski a failli emporter le président Bill Clinton…

C’est profondément hypocrite, mais l’hypocrisie va de pair avec la morale puritaine qui exige la perfection et la transparence. L’affaire Lewinski n’aurait pas été pas possible sans le fond du puritanisme et l’utilisation du sexe comme d’une arme. Il y avait des gens qui considéraient Clinton comme un usurpateur, n’acceptaient pas qu’il soit président et voulaient rien moins que défaire le résultat d’une élection. Bill Clinton n’avait rien fait de criminel sur le plan sexuel mais ses opposants se sont débrouillés pour l’amener devant un tribunal. Et Clinton a joué le jeu du repentir, alors qu’au fond, les Américains n’étaient pas plus choqués que ça.

John Fitzgerald Kennedy avait aussi une vie sexuelle débridée. Pourquoi lui a-t-on épargné ce que Clinton a vécu ?

C’était au début des années 60, et on était dans le mythe public d’une Amérique des familles, extrêmement propre sur soi. Jack et Jackie incarnaient, en plus glamour, cet idéal de famille parfaite des feuilletons télévisés qui représentait la version officielle de l’Amérique en guerre froide contre l’URSS athée sans foi ni loi. Les gens n’étaient pas prêts à lire ce genre de choses sur leur Président, ni les journaux à les publier. Et puis on était avant la grande libération des mœurs. A l’inverse, Barack Obama, enfant d’une Amérique post-libération sexuelle, veille à être inattaquable. Il maîtrise ce que signifie dans ce pays l’arme sexuelle, mais aussi le monde d’Internet, avatar étrange du puritanisme : Le monde entier est voyeur, on traque les petits travers et secrets des uns et des autres. Obama a conscience qu’il vit dans un aquarium.

Le sexe a été, et est toujours, utilisé comme instrument de pouvoir, sur les Noirs, sur les femmes… Vous parlez de ces pères qui "épousent" symboliquement leurs filles…

L’idée de contrôle sur la sexualité reste extrêmement forte aux Etats-Unis et s’appuie sur cet héritage puritain et sur celui de l’esclavage. Un esclavage basé sur la couleur de peau implique une séparation sexuelle des races, imposée par la violence. Mais cela ne correspond pas à la réalité. Il y a toujours eu des enfants métis et le corps des femmes noires appartenait aux hommes blancs. Le viol de femmes Noires, ça n’existait pas. Elles "aimaient ça", elles étaient "provocantes", etc.Les femmes blanches, elles, prétendaient ne pas savoir d’où venaient ces enfants d’esclaves au teint plus clair. Le Sud des Etats-Unis est une région pleine de secrets, névrotique. Cela ressort dans la campagne de Trump.

La favorite de la présidentielle, Hillary Clinton, est loin du modèle de la femme douce, dévouée à son seul foyer, en vogue au XIXe siècle. Cette vision est-elle encore présente aux Etats-Unis ?

Je pense qu’une majorité d’Américains est prête à avoir une femme présidente. Pas nécessairement cette femme-là : Clinton est respectée mais pas très aimée. Mais dans cette élection, se joue quelque chose qui est de l’ordre de la colère de l’homme blanc qui se sent marginalisé. On parle évidemment, et ce n’est pas faux, des difficultés économiques d’une partie de la population blanche, des salaires qui n’ont pas augmenté, des usines qui ont fermé, etc. On parle des étrangers mexicains et musulmans auxquels on fait porter le chapeau des difficultés économiques des "vrais" Américains. Mais je crois que ces hommes blancs sont aussi en colère par la place prise par les femmes. Trump marque des points auprès de ceux qui ne peuvent concevoir qu’après un Noir, ce soit une femme qui s’installe à la Maison-Blanche.

Un candidat aussi sexiste que lui aurait-il pu arriver aussi loin, par le passé ?

Non. C’est pourquoi on n’a pas vu venir Donald Trump. Après chacune de ses sorties sexistes, on s’est dit : "Cette fois, c’est mort pour lui" (cette interview a été réalisée avant la diffusion d’une vidéo de 2005 où l’on voit le candidat tenir des propos outranciers sur les femmes, NdlR). A tort. Avec le politiquement correct, il y a des choses qui ne pouvaient plus se dire, et lui peut se le permettre. Il faut croire qu’il s’appuie sur un ressentiment d’une partie de la population qui avait envie d’entendre ça, de le dire, et qui n’avait pas d’exutoire. C’est extrêmement inquiétant.

Le succès de Trump tient en partie à une fascination pour le mâle dominant. Il y a quelque chose de très sexuel dans le phénomène Trump. C’est le "vrai mec", entouré de bimbos invraisemblables, qui "va leur montrer". Je pense que ceux qui votent pour lui aimeraient s’y identifier.

"Du sexe en Amérique", Nicole Bacharan, Robert Laffont, 446 pp., env. 22€