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L’habituelle ferveur des célébrations traditionnelles du Newroz et un soleil printanier précoce ne suffisent pas à expliquer l’affluence record qu’à connue ce jeudi Diyarbakir, la "capitale" des Kurdes.

Non, sans aucun doute, la population kurde de Turquie (et pas seulement celle du sud-est) était traversée hier par un sentiment trouble, ce frisson où se mêlent crainte de la désillusion et espoir démesuré; le sentiment que peut-être le long et fratricide conflit entre l’Armée turque et la rébellion kurde était en train, comme l’hiver, de mourir de sa belle mort.

A l’occasion de la célébration du Newroz, le Nouvel An kurde, le leader historique du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, a en effet transmis un message appelant au cessez-le-feu des rebelles contre l’Armée turque. "Avec le feu du Newroz, des centaines de milliers, des millions de personnes remplissent les places et s’embrassent pour dire qu’ils veulent la paix, qu’ils veulent la fraternité, qu’ils veulent une solution", commençait le message du chef du PKK, lu en kurde puis en turc par des députés du Parti de la Paix et la Démocratie (BDP, pro-kurde), qui avaient pu lui rendre visite quelques jours auparavant dans son île-prison d’Imrali, en mer de Marmara, au large d’Istanbul.

Le million de fervents partisans qui, depuis le matin, s’étaient massés là et avaient attendu, sous des guirlandes de drapeaux rouge, vert et jaune (couleurs du Kurdistan), que la parole du "guide Apo" leur soit délivrée, ont salué par une puissante ovation cet appel à la paix et à la réconciliation. Ils n’ont guère été surpris d’entendre, dans la voix des députés du BDP, les mots de leur leader leur annoncer ‘‘l’éveil d’une nouvelle Turquie, d’un nouveau Moyen-Orient, d’un nouveau futur’’.

"Une nouvelle ère débute, continue le message d’Abdullah Öcalan, la porte s’ouvre (pour le passage) de la résistance armée vers un processus politique et démocratique." Et surtout, adresse directe aux combattants du PKK : ‘‘Déposez les armes et quittez le territoire turc".

Cette annonce était attendue depuis que la feuille de route de ces négociations directes entre l’Etat turc et le chef de la rébellion kurde, révélées fin décembre, avait été savamment distillée pour préparer l’opinion publique à ce changement radical de politique.

La célébration du Newroz était la date idéale pour cette déclaration solennelle, pour une communion parfaite entre le leader kurde et "son" peuple. Si cette déclaration "urbi et orbi" permet pour la première fois à Abdullah Öcalan de sortir de son silence - et notamment d’un isolement quasiment complet, sans voir le moindre avocat, pendant plus de 18 mois jusqu’à la fin 2012 - il reste beaucoup de points à négocier entre Ankara et le PKK (qui ne se résume pas seulement à la personnalité de son chef, si emblématique soit-il).

En 1999 notamment, il avait déjà annoncé un cessez-le-feu et le retrait des forces combattantes du territoire kurde, une paix qui avait duré jusqu’en 2004. Depuis, bien sûr, jamais du fond de sa prison il n’avait pu apparaître ainsi sur le devant de la scène et passer pour un possible artisan de la paix. Ce qui faisait dire à certains médias turcs, jeudi soir, que le PKK avait finalement été, par cette "cérémonie" forcément avalisée par le pouvoir turc, presque ‘‘officialisé’’ à la fois comme interlocuteur central du gouvernement et représentant légitime du peuple kurde, un peu comme un Mandela kurde.

Beaucoup, Kurdes comme Turcs, veulent croire aujourd’hui à l’aboutissement de ce processus de paix que le Premier ministre Tayyip Erdogan a estimé "évoluer positivement", ‘‘sous réserve de concrétisation sur le terrain des appels faits", mais la voie de ces négociations reste encore longue et sans doute semée d’embûches.