La silhouette de ce pont à haubans est indissociable de Johannesburg. Baptisé du nom du héros de la lutte antiapartheid, le pont Nelson Mandela a été achevé en 2003, en symbole du renouveau de la ville. D’un côté de l’édifice majestueux, le quartier étudiant de Braamfontein, où les galeries d’art et les bars branchés se sont multipliés ces dernières années. De l’autre, se dressent les buildings du centre-ville, paysage résolument urbain.

Trait d’union

Un couple de jeunes touristes canadiens passe. Ils viennent de se balader à pied dans "Central Business District", le "CBD" comme on l’appelle ici. Une promenade qui aurait été impensable, il y a quelques années encore. Trop dangereux.

Au début des années 90, avec l’abolition des lois de l’apartheid, les Noirs ont, en effet, enfin eu accès au centre-ville et les migrants ont afflué des campagnes et des pays voisins pour y trouver du travail. Les Blancs ont alors pris peur et ont déserté les immeubles du "CBD" qui furent rapidement squattés par les plus pauvres. Johannesburg est ainsi devenue synonyme de décrépitude urbaine et de criminalité.

Aujourd’hui, bien que beaucoup de Sud-Africains blancs n’y mettent toujours pas les pieds, le centre-ville connaît désormais un second souffle. Et le pont Mandela, jonction de 284 m entre celui-ci et les banlieues aisées du nord, est un des emblèmes de cette renaissance.

En dessous, s’étendent une quarantaine de voies ferrées, où sont alignés les wagons mauves et jaunes qui amènent chaque matin des milliers de navetteurs, résidents des townships, les banlieues autrefois réservées aux Sud-Africains noirs. De grands panneaux publicitaires surplombent ce lieu de passage.

C’est ici aussi que Peace, distribue les prospectus de l’agence de marketing pour laquelle il travaille. Il ne lui reste qu’une dizaine de papiers dans les mains et il a bientôt fini sa journée. "Depuis qu’ils ont rénové le pont, beaucoup de gens l’utilisent , explique le jeune homme. Avant, c’était dangereux, mais des gardes ont été placés aux deux entrées et, depuis, il est possible de traverser en toute sécurité. En tout cas pendant la journée."

Un bus rouge à deux étages, comme ceux que l’on voit dans les rues de Londres, passe. Si l’attraction touristique ne rencontre qu’un succès limité, elle démontre la volonté des autorités municipales de changer l’image de la ville.

Le trafic commence à s’intensifier. Et les taxis collectifs, bondés de passagers, se succèdent. Deux étudiants au look de hipsters passent en riant. Laurain, mère de trois enfants, employée dans un des nombreux bureaux que comptent Braamfontein, rentre chez elle. Tailleur-pantalon, lunettes, et sourire marqué par le petit éclat d’une dent en or, elle habite en banlieue et n’a pas de voiture. " Cela me prend à peine cinq minutes pour traverser le pont. Mais aux heures de pointe, il faut faire la queue pour un taxi. Puis, j’en ai pour près d’une heure pour rentrer chez moi." Une réalité quotidienne pour la grande majorité de la population noire du pays.

De l’autre côté de l’édifice, l’atmosphère est plus populaire, avec des salons de coiffures africains où des femmes se font tresser les cheveux, des vendeurs de rue, et une agitation permanente.

Sur un tissu posé sur le sol, une marchande vend lunettes de soleil en plastique et bijoux bon marché. A côté d’elle, des affichettes collées sur un poteau vantent les mérites d’un guérisseur capable "d’agrandir les pénis" , ou promettent "un avortement rapide et sans douleur" … "La ville de l’or", où chacun poursuit ses rêves et se bat pour survivre, est souvent cruelle.

Le soleil commence déjà à descendre dans le ciel, en cette fin d’après-midi de l’hiver austral. Il donne des couleurs chatoyantes au ciel et un éclat particulier au pont Nelson Mandela.

Marquée de trop de cicatrices, Johannesburg n’est pas belle. Mais l’énergie qu’elle dégage, sa complexité, son renouveau permanent, exercent un attrait presque magnétique.