Le retour de celle qui incarne toujours une Birmanie à visage humain
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Le retour de celle qui incarne toujours une Birmanie à visage humain

Philippe Paquet

Publié le - Mis à jour le

La libération d’Aung San Suu Kyi a soudainement remis la "Dame de Rangoon" à l’avant-plan de la scène politique birmane. Pour combien de temps ? La junte résistera-t-elle, cette fois, à sa tentation récurrente de la réduire au silence ? A plus forte raison que Suu Kyi (prononcez "Sou Tchi") a d’emblée annoncé la couleur en appelant de ses vœux, dimanche, l’avènement de la démocratie dans son pays - une éventualité qui n’est pas à l’ordre du jour des généraux, comme l’a montré le simulacre d’élections du 7 novembre.

On n’attendait pas autre chose, il est vrai, de la figure de proue de l’opposition birmane, de celle qui renonça, presque par hasard, à la vie confortable d’une intellectuelle expatriée, pour se lancer en politique, dans les pas de son père, Aung San, qui fut le père de l’indépendance birmane. Avec pour conséquence de passer quinze des vingt et une dernières années en prison ou en résidence surveillée. Si bien qu’à l’heure de brosser de nouveau son portrait, on est bien forcé de constater qu’il n’y a, hélas !, pas grand-chose à ajouter à la version précédente. Tout au plus peut-on relever qu’au cours de ses dix-huit derniers mois d’assignation à résidence, Aung San Suu Kyi a rencontré le sénateur démocrate de Virginie Jim Webb, qui avait mené en août 2009 une mission de bons offices auprès des généraux birmans - avec l’absence de résultats que l’on sait.

Suu Kyi, comme l’ont rappelé les scènes de liesse populaire qui ont accompagné l’annonce de sa remise en liberté, est un acteur incontournable de la normalisation politique en Birmanie. Il n’est pas certain, cependant, que les militaires soient disposés à traiter avec une femme qui n’est pas assez asiatique à leurs yeux et qu’ils accusent de vouloir "vendre" le pays aux intérêts économiques étrangers.

Née le 19 juin 1945, Aung San Suu Kyi avait, il est vrai, passé le plus clair de son existence hors de Birmanie avant son grand retour de l’été 1988. D’abord éduquée en anglais dans les meilleures écoles de Rangoon, elle suivit sa mère en Inde, où celle-ci était ambassadeur dans les années 1960 (c’est pendant ce séjour que Suu Kyi vit monter en puissance Indira Gandhi, qui lui fournirait un modèle d’engagement politique, de ferveur nationaliste et de femme de pouvoir). Elle continua des études de science politique à Delhi, avant d’obtenir un diplôme de philosophie et d’économie à Oxford en 1969. Elle partit ensuite travailler trois ans pour l’Onu à New York, non sans avoir rencontré à Oxford celui qui allait devenir son mari en 1972 : Michael Aris, un spécialiste du bouddhisme tibétain. Le couple eut deux enfants qui, restés en Angleterre, n’eurent guère le loisir de voir leur mère au cours des deux dernières décennies.

En avril 1988, Suu Kyi regagna en effet la Birmanie pour se rendre au chevet de sa propre mère. Le pays était en proie à une effervescence sans précédent; des manifestations mobilisaient des centaines de milliers de mécontents. Le 8 août, l’armée noya dans le sang la contestation, mais il aurait fallu davantage que ce Tian’anmen avant la lettre pour détourner cette idéaliste de sa nouvelle vie. Le 26 août, elle haranguait un demi-million de personnes devant la célèbre pagode Shwedagon de Rangoon, en plaçant de grands espoirs dans les élections législatives que la junte avait pris le risque d’organiser le 27 mai 1990.

Bien que - déjà - assignée à résidence, Daw Suu Kyi ne contribua pas peu à la victoire écrasante, avec 82 % des suffrages, de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), le parti qu’elle avait fondé en septembre 1988. Ignorant le verdict des urnes, les généraux birmans perpétuèrent leur dictature, mais, s’ils perdirent le scrutin, ils ne perdirent pas la leçon : si de nouvelles élections il devait y avoir un jour, il faudrait soigneusement tenir la "Dame de Rangoon" à l’écart. Ce qu’ils firent donc cette année.

Aung San Suu Kyi est devenue le symbole de la lutte des Birmans pour les droits de l’homme et de la démocratie, couronnée d’un prix Nobel de la Paix en 1991, mais aussi de nombreuses autres distinctions dont le prix Sakharov du Parlement européen et un doctorat honoris causa décerné par l’UCL en 1998.

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