Neuf mois après le vote pour le Brexit, le Royaume-Uni a lancé mercredi le processus historique de sortie de l'Union européenne et ouvert deux ans de difficiles négociations pour couper les amarres avec un bloc rejoint sans enthousiasme il y a 44 ans.

La lettre de divorce, signée mardi soir par la Première ministre conservatrice Théresa May, a été transmise au président du Conseil européen Donald Tusk en main propre par l'ambassadeur britannique à Bruxelles Tim Barrow, déclenchant formellement la procédure de sortie de l'UE.

L'annonce du déclenchement de cette rupture inédite dans l'histoire de l'UE, qui vient de fêter son soixantième anniversaire, devait être confirmée peu après par la Première ministre devant les députés du Parlement de Westminster.

"Il n'y a pas de raison de prétendre que c'est un jour heureux, ni pour Bruxelles ni pour Londres", a déclaré mercredi après-midi le président du Conseil européen Donald Tusk après avoir reçu la notification formelle de la Première ministre britannique Theresa May du souhait de son pays de quitter l'Union européenne. "Eh bien..., voilà le texte, six pages, la notification de la Première ministre Theresa May", a commencé le président européen en brandissant le document que lui a remis le représentant permanent britannique à Bruxelles Tim Barrow. "Il n'y a pas de raison de prétendre que c'est un jour heureux, ni pour Bruxelles ni pour Londres."

Mais, "paradoxalement", cet événement contient "quelque chose de positif", en ce sens que "la communauté des 27 (autres Etats membres de l'UE) est plus déterminée et unie, aussi pour le futur", a relevé M. Tusk.

Les négociations consisteront à "limiter les dégâts". "L'objectif est clair: minimiser le coût (du Brexit) pour les citoyens et les entreprises européennes", a souligné Donald Tusk, qui a ponctué sa brève déclaration d'un "Vous nous manquez déjà".


'Déjà des blocages'

L'article 50 du Traité de Lisbonne, qui prévoit le départ d'un pays membre, a été effectivement activé dès que Donald Tusk a eu la lettre en main.


Son contenu était resté secret, Londres étant soucieux de préserver jusqu'à la dernière minute ses arguments de négociations d'un accord de sortie, qui doivent durer deux ans. Le 28 mars 2019, le Royaume-Uni larguera les amarres, soit près de trois ans après le référendum du 23 juin 2016 qui a voté la sortie à 52% des voix.

Le calendrier des discussions apparaît cependant bien ambitieux aux yeux des analystes pour défaire des liens tissés pendant quatre décennies et au regard de la complexité des dossiers, qui porteront aussi bien sur la finance, le commerce que la gestion des frontières ou la coopération policière et judiciaire.

"Le chantier est si vaste que deux ans seront bien insuffisants", estime Catherine Barnard, professeur de droit européen à l'université de Cambridge, soulignant "qu'à chaque pierre soulevée, d'autres apparaissent".

Camino Mortera-Martinez, chercheuse au centre de réflexion londonien Centre for European Reform, juge également "très improbable" que les discussions soient bouclées en deux ans.

D'autant qu'avant même leur démarrage "il y a déjà des blocages", constate Patricia Hogwood, professeur de politique européenne à l'université de Westminster, citant le sort des citoyens européens au Royaume-Uni, l'addition à payer pour la sortie ou l'accès au marché européen.

Mme May refuse de garantir les droits des quelques trois millions de citoyens européens qui vivent au Royaume-Uni, alors que son principal objectif est de réduire l'immigration en provenance de l'UE.

Et son ministre des Finances Philip Hammond a écarté le montant de l'addition de sortie en assurant mercredi sur la BBC que le gouvernement "ne reconnait pas les montants parfois très importants qui ont circulé à Bruxelles".

Selon un haut responsable européen, la Commission européenne a évalué la note entre 55 et 60 milliards d'euros, au titre notamment des programmes pour lesquels le pays s'est déjà engagé.

Alea jacta est'

Ces différends et la volonté de Bruxelles de signifier que le Royaume-Uni ne peut pas avoir de meilleur accord "en dehors qu'en dedans" de l'UE, pour éviter de donner des idées de sécession à d'autres pays, ouvre la perspective qu'il n'y ait pas d'accord du tout.

Mme May assure que "pas d'accord vaut mieux qu'un mauvais accord". Mais pour les milieux économiques, ce serait le scénario du pire alors que le Royaume-Uni réalise la moitié de ses échanges avec l'UE.

Pour le moment, l'économie se porte bien: la croissance du produit intérieur brut est restée solide à 1,8% en 2016 et pourrait atteindre 2% en 2017. Mais avec le déclenchement officiel du Brexit, les investissements pourraient se détourner du pays.

Le président du Parlement européen, Antonio Tajani, a déclaré dans le quotidien Die Welt vouloir limiter les dégâts. "Alea jacta est, les dés sont jetés. Maintenant, nous devons limiter les dommages, mener les négociations (...) et conclure un accord sur les relations futures (avec Londres)". Mais "soyons clair : ce n'est pas la même chose d'être un pays membre de l'UE et être un Etat ami", a-t-il ajouté.

Au plan intérieur, Mme May devra gérer le mécontentement des Britanniques qui ont voté contre le Brexit et dont certains promenaient mercredi son effigie en carton-pâte devant le Parlement pour dénoncer son manque d'écoute à leur égard.

Plus au nord, l'Ecosse menace de faire sécession: son Parlement régional a voté mardi en faveur d'un nouveau référendum d'indépendance après celui de 2014, arguant que les Ecossais ont voté à 62% pour rester dans l'UE.

Mais selon un sondage YouGov publié mercredi, 44% des Britanniques interrogés ne regrettent pas le Brexit (contre 43% qui le regrettent) tandis que seuls 21% veulent que le gouvernement fasse machine arrière.