Reportage Envoyé spécial à Shreveport (Louisiane)

Sur la base aérienne de Barksdale, à quelques kilomètres de Shreveport en Louisiane, on n’est pas près d’oublier le 11 septembre 2001. C’est ici que le président George W. Bush fut "mis à l’abri" immédiatement après les attentats. C’est d’ici qu’il prononça le fameux discours dans lequel il s’engageait à traquer et punir les coupables, donnant le coup d’envoi de la guerre contre le terrorisme. Cette croisade au nom de la morale, de la loi et de l’ordre avait une résonance particulière à Shreveport, où l’on se flatte de savoir depuis longtemps comment traiter les ennemis publics. C’est non loin d’ici, à Gibsland, que Bonnie et Clyde furent capturés et tués en 1934.

Dix ans après la tragédie du "11 septembre", lutte contre le terrorisme et sécurité nationale sont des thèmes étonnamment absents de la campagne électorale en cours, hormis de sporadiques allusions à la menace nucléaire iranienne. Ils avaient pourtant facilité la réélection de Bush en 2004, puis avaient dominé la campagne présidentielle de 2008, en influençant au passage les primaires républicaines - John McCain les avaient remportées notamment parce que, vétéran du Vietnam, il paraissait mieux préparer pour diriger un pays "en guerre".

Ce silence est paradoxal. Sans doute les années ont passé et l’Amérique n’a plus connu d’attentat meurtrier sur son sol. Sans doute l’élimination d’Oussama Ben Laden a tourné la page d’une époque. Sans doute les Etats-Unis ont retiré leurs troupes combattantes d’Irak et planifient leur départ d’Afghanistan, deux promesses que le candidat Obama avait faites en 2008. Les temps ont donc changé, mais la réalité est-elle à ce point différente ?

Plusieurs tentatives d’attentat, sur le sol américain ou contre des intérêts américains à l’étranger ont été déjouées au cours des dernières années. L’avenir de l’Irak paraît bien incertain et celui de l’Afghanistan, une fois que les forces de la coalition internationale patronnée par les Etats-Unis seront parties, bien plus encore. Le Pakistan est au bord du gouffre et ce pays que présidait "le général" (c’est ainsi que George W. Bush, incapable de mémoriser son nom, désignait son collègue Pervez Musharraf) est moins que jamais un allié fiable de l’Amérique.

Par ailleurs, les "Etats parias" que Bush avait rangés sur son "axe du mal" ne se sont guère assagis. La Corée du Nord continue de pratiquer son chantage nucléaire et la disparition de Kim Jong-Il a créé une incertitude supplémentaire. L’Iran se livre au même jeu, mais dans un contexte beaucoup plus dangereux : Israël, dont les Etats-Unis sont l’allié inconditionnel - surtout en période électorale - dit craindre pour son existence, et l’Amérique n’a sans doute jamais renoncé, en son for intérieur, à faire payer au régime des mollahs l’humiliation que fut pour elle la crise des otages de 1979.

Enfin, si al-Qaeda est peut-être décapité, sa capacité de nuire n’est pas annihilée, loin s’en faut. Les terrains où l’organisation criminelle peut prendre ou reprendre racine se sont, au contraire, multipliés, de l’Afghanistan et du Pakisan au Maghreb islamique et à la corne de l’Afrique, en passant peut-être par ces pays arabes où les révolutions "démocratiques" préparent l’avènement de régimes politiques dont les sympathies pour l’Occident risquent d’être relatives, sinon douteuses.

L’insécurité n’a par conséquent jamais été aussi grande pour les Etats-Unis, mais les quatre prétendants à l’investiture du Parti républicain pour la présidentielle du 6 novembre - Mitt Romney, Rick Santorum, Newt Gingrich et Ron Paul - ont visiblement choisi de largement l’ignorer. Ils s’affrontent sur d’autres champs de bataille : la crise économique d’une part, les valeurs morales d’autre part. Au pragmatisme et à "l’expérience" d’un Romney répondent les grands principes d’un Santorum, qui a réussi à faire de l’avortement et de la contraception les thèmes prédominants d’une élection présidentielle en 2012 !

Les caucus et primaires organisés ce mardi dans dix Etats (Alaska, Dakota du Nord, Géorgie, Idaho, Massachusetts, Ohio, Oklahoma, Tennessee, Vermont et Virginie) permettront sans doute de voir dans laquelle de ces deux directions l’électorat républicain choisit majoritairement de s’engager.

L’Ohio, qui est traditionnellement un enjeu crucial de tout scrutin présidentiel, sera le baromètre par excellence de ce "Super-Mardi". Si Mitt Romney emporte l’Ohio, il confirmera le statut de favori qu’il s’est redonné à la faveur des quatre victoires engrangées la semaine dernière en Arizona, dans le Michigan, le Wyoming et l’Etat de Washington.

Mais encore faudra-t-il qu’il démontre pouvoir aussi rallier les suffrages des conservateurs dans le Sud : les résultats en Virginie, dans le Tennessee et en Oklahoma seront, à cet égard, très instructifs - la Géorgie est également du lot, mais tout porte à croire qu’elle ira à Newt Gingrich, qui en fut le député pendant vingt ans.

Perdre en Géorgie serait catastrophique pour l’ancien "speaker" de la Chambre des représentants ; toutefois, ne rien gagner ailleurs sonnerait tout autant le glas pour ses ambitions présidentielles. L’éventuel abandon de Gingrich est au demeurant le principal rebondissement à attendre mardi soir.

Car les sondages donnaient lundi Romney et Santorum au coude à coude. Même en cas de raz de marée en faveur de l’un ou de l’autre, il est improbable que le vaincu jette l’éponge, à plus forte raison que, si plus de 400 délégués sont en jeu ce mardi, ils ne suffiront pas mathématiquement à mettre le vainqueur en position d’arracher la nomination du Parti.

Quant à Ron Paul, il devrait continuer, envers et contre tout, sa campagne "low cost", qui donne une visibilité sans précédent à ses idées, à défaut de lui laisser la moindre chance d’arracher l’investiture.

Beaucoup d’observateurs voient par conséquent ces primaires ménager le suspense jusqu’en mai ou juin, quand voteront les Etats les plus peuplés (la Californie octroie à elle seule 172 délégués, le Texas 155), si pas jusqu’à la Convention de la fin août en Floride.

Qui en sortira triomphant ? Dans les casinos qui bordent la Red River à Shreveport, dans un ancien quartier industriel sinistré qui a fait l’objet d’une spectaculaire réhabilitation urbaine, les paris sont ouverts.