Les petites cabines rouges se balancent sur les câbles, semblant fendre le ciel azur. De la route qui relie l’aéroport international au centre-ville de Rio, un téléphérique se dévoile au regard. La vue des cabines nous transporte un instant : on s’imaginerait presque skis en mains, prêts à dévaler une nouvelle descente. A Rio, le thermomètre a cependant le don de ramener à la réalité. Il dépasse allègrement les 30°C en ce dimanche d’hiver austral. Il est des contrées où l’hiver n’a de froid que le nom.

Sous le téléphérique, nulle trace de neige, mais un enchevêtrement de petites maisons en briques orangées et un incommensurable lacis de ruelles. Depuis juillet 2011, le téléphérique survole et dessert le Complexo do Alemão (Complexe de l’Allemand), un ensemble de treize favelas où vivent officiellement près de 70 000 personnes. Une vision pour le moins surprenante lorsque l’on débarque dans la "Ville merveilleuse" pour la première fois.

Un patchwork

Un moyen de transport pour les résidents et une attraction croissante pour les touristes, locaux comme étrangers. Longtemps l’un des principaux bastions du trafic de drogue de Rio, le "Complexo" vit aujourd’hui des jours bien plus paisibles. Le trafic n’a pas disparu mais l’installation de l’Unité de police pacificatrice (UPP) a amélioré la situation. Et permis de développer des infrastructures dans ces lieux qui furent jadis une exploitation agricole détenue par un immigré d’origine polonaise. Très grand et très blanc, il fut donc qualifié… "d’allemand" .

Le hall de départ ne ressemble pas encore à ceux du Corcovado ou du Pain de Sucre. Point de boutiques de souvenirs ou d’objets estampillés. Pourtant, la concurrence est réelle. Le prix d’entrée est ici bien plus abordable : les non-résidents payent 1,70 euro pour le téléphérique contre 15 euros pour le Corcovado.

Quand elle aperçoit des têtes un peu plus blanches que de coutume, la jeune employée préposée à l’embarquement veille à demander si c’est leur première expérience dans une telle installation. Et leur glisse un enthousiaste "bon voyage" juste avant le départ.

Le téléphérique des favelas a tout de même deux éléments en commun avec ceux des sports d’hiver. D’abord, il est géré par la société française Poma. Ensuite, vous ne savez jamais qui partagera avec vous ces quelques instants dans les airs, à tutoyer le ciel. Quand notre cabine s’élance, les regards sont furtifs et le silence règne. Il suffira de passer le sommet de la première colline, dévoilant l’immensité du Complexo do Alemão, pour déclencher les cris ébahis des touristes. Notre cabine ressemble à un patchwork improbable de la planète. Il y a là Luiza, la locale; Maria et Denilson, venus d’une ville voisine; et Matt, le gringo néo-zélandais qui voulait voir Copacabana mais pas seulement. Tous sont vêtus du triptyque gagnant des Cariocas en week-end : tongs, tee-shirt sans manches et short - très court pour ces dames.

Maria et Denilson, la quarantaine, empruntent le téléphérique pour la deuxième fois. La première, c’était pour voir l’autre Rio, vu d’en haut. "Cela reste très impressionnant, même la deuxième fois , s’émeut Maria. Avant de venir ici, on n’était jamais entré dans une favela. Grâce au téléphérique, on se rend beaucoup mieux compte de la taille énorme du Complexo." A travers les vitres, son époux scrute tout. Il s’étonne de la taille "vraiment très étroite" des ruelles qui serpentent entre les petites habitations et des espaces verts rarissimes. Ce sont donc les toits qui font office de terrains de jeux pour les nombreux enfants adeptes des cerfs-volants.

Le quotidien de Luiza

Pour Luiza, le téléphérique fait partie du quotidien. Grâce à lui, elle gagne tous les jours beaucoup de temps entre son domicile et son travail. Avant de descendre à la station Baiana, à mi-parcours, cette employée d’épicerie se réjouit car "les touristes sont toujours plus nombreux. Avec les Journées mondiales de la jeunesse et le Pape, il y a eu beaucoup d’étrangers, ces dernières semaines. Je pense qu’il y aura encore plus de touristes pendant le Mondial, l’an prochain" .

Après quinze minutes de trajet, nous voilà arrivés au sommet. Palmeiras, sixième et dernière station, terminus du voyage, tout le monde descend. Un flux ininterrompu de touristes prend possession du terrain gazonné au pied de la station. Un espace bien gardé par l’imposant commissariat de l’UPP. Certains touristes découvrent le petit marché d’artisanat situé tout à côté et d’autres se désaltèrent avec une bière locale. Tous sans exception immortalisent l’instant avec smartphones et appareils photo. Certaines vont poser devant l’appareil pendant près de dix minutes… En fond, apparaîtront les cabines et le paysage de cette zone nord, semblant s’étendre à perte de vue. Au-delà, le regard porte jusqu’à la Baie de Guanabara. Et, dans le lointain, le célèbre Christ Rédempteur. Vu d’ici, il paraît bien petit, malgré ses trente-huit mètres de hauteur.