Les pays occidentaux sont très réticents à prendre des mesures contre Pékin pour mettre un terme à la répression au Tibet, craignant de se fermer la porte du mirifique marché chinois et de froisser un partenaire au poids diplomatique croissant, soulignent des experts. Les gouvernements européens et américain se sont de fait limités pour l'essentiel à exprimer leur inquiétude et à appeler la Chine à la retenue et à la recherche d'une solution politique face aux manifestations. La Commission européenne s'est déclarée lundi "très inquiète", mais a estimé que le boycottage des Jeux olympiques de Pékin en août n'était pas "une manière appropriée" de répondre au problème. La secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice a appelé pour sa part la Chine à engager le dialogue avec le dalaï-lama, le chef spirituel tibétain en exil.

"L'Occident ne peut pratiquement rien faire, parce que la Chine voit cela comme une affaire intérieure chinoise. Et celui qui est prêt à s'immiscer dans ses affaires intérieures doit être prêt à en assumer les conséquences, politiques et économiques", affirme Eberhard Sandchneider, chercheur à la Société allemande de politique étrangère (DGAP) "La seule manière (pour les Occidentaux) d'avoir une influence, c'est de mener un dialogue constructif avec le gouvernement chinois pour une amélioration de la situation" mais "les marges sont étroites" et les perspectives d'un tel dialogue "sont proches de zéro", estime-t-il. Européens et Américains "ont un dialogue avec la Chine sur les droits de l'homme, mais ils sont aussi en concurrence sur ce marché émergent où les profits potentiels sont énormes", souligne de son côté Shaun Breslin, professeur de relations internationales à l'université britannique de Warwick.

Le président français Nicolas Sarkozy s'y est rendu en novembre pour une visite avec à la clef la signature de 20 milliards d'euros de contrats. Le Premier ministre britannique Gordon Brown a aussi fait le voyage en Chine pour décrocher une promesse d'augmenter de 50% le commerce sino-britannique d'ici à 2010.

En revanche, la chancelière allemande Angela Merkel, qui a fait en août dernier une visite très axée sur les droits de l'homme, est repartie de Pékin sans signer de gros contrats. Décrocher des marchés en Chine est devenu vital pour combler les immenses déficits commerciaux accumulés par les Occidentaux avec ce pays. Pour les seuls Etats-Unis, ce déficit à atteint le chiffre record de 256,3 milliards de dollars en 2007, en hausse de 10,2% en un an.

Sur le plan diplomatique, la Chine, membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU et de plus en plus active sur la scène internationale, est aussi un partenaire très sollicité sur nombre de dossiers chauds, de la Birmanie au Darfour, de l'Iran à la Corée du Nord. Pour Valérie Niquet, spécialiste de l'Asie à l'Institut français des relations internationales (Ifri), "les autres grands pays donnent l'impression de se regarder les uns les autres pour savoir quoi faire face à Pékin. Chacun a peur de s'engager le premier". Pourtant, quelques moyens de pression existent, estime-t-elle: "sans aller jusqu'au boycott des JO, on peut imaginer que les chefs d'Etat occidentaux ne participent pas à l'inauguration des jeux".

Pour Mme Niquet toutefois, "si la situation devait dégénérer au Tibet, on voit mal comment les Occidentaux pourraient ne rien faire". D'autant que la carte de la dépendance économique ne joue pas forcément contre les Occidentaux, souligne François Godement, de l'Asia Centre à Paris. "Contrairement aux apparences, les Chinois ne sont pas en position de force. La crise des économies occidentales est source de profonde inquiétude" pour une économie chinoise fondée sur l'exportation, fait-il valoir.