Sa mort lundi a coïncidé avec la fin de la guerre que Colombo menait contre les Tigres tamouls depuis près de trente ans. Velupillaï Prabhakaran, l’âme des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), a été tué dans un réduit de la jungle sri-lankaise où il aura passé la majeure partie de sa vie. Entouré d’un dernier carré de fidèles, dont son fils, Charles Anthony, il aurait livré un dernier combat avant d’être abattu par l’armée qui le traquait depuis des mois. Les autorités savaient qu’en se débarrassant de lui, elles décapiteraient un mouvement qui a plongé le pays dans un conflit sanglant et causé la mort d’au moins 80 000 personnes depuis 1983. Jusqu’au bout, "Tigre numéro 1" sera resté à la tête des LTTE qui le vénérait comme un dieu. Il avait fini par tristement incarner l’un des plus anciens conflits en Asie.

Il y a deux ans à peine, Prabhakaran pouvait encore s’enorgueillir d’avoir bâti le "groupe terroriste le plus efficace du monde, un modèle pour les groupes insurrectionnels, existants ou à venir", selon Jane’s, la très sérieuse revue d’analyse militaire britannique. "C’était un fin psychologue qui a su utiliser l’aspiration à l’héroïsme présent dans la culture tamoule", analyse Eric Meyer, spécialiste du Sri Lanka à l’Institut des langues orientales de Paris. "Il s’est campé en bandit au grand cœur, ce héros qui traverse les films indiens."

Velupillaï Prabhakaran émerge sur la scène internationale à la fin des années 80. Ses partisans multiplient les attaques contre les troupes indiennes venues en renfort de Colombo pour lutter contre la rébellion. "Celui qui ose gagne", confie-t-il dans une rare interview à Time en 1994. Son palmarès est sanglant. Ses LTTE assassinent l’ex-Premier ministre indien Rajiv Gandhi en 1991 et, deux ans plus tard, le président sri-lankais Ranasinghe Premadasa. Les politiques modérés et les intellectuels sont fauchés ou mutilés. La dissidence éradiquée.

"Il a industrialisé le processus de l’attentat-suicide qui s’est ensuite propagé chez les islamistes du Proche-Orient, note Olivier Guillard de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Il aurait commandité près de 400 attaques de ce genre en un quart de siècle."

Cet homme, qui a déjoué toutes les tentatives d’assassinat, s’est fait arrêter une seule fois. Il était en exil, à Madras (aujourd’hui Chennai), en Inde. Libéré sous caution, il ne s’est plus fait reprendre et portait au cou une capsule de cyanure pour se suicider en cas d’arrestation. En 2002, lors d’une très rare conférence de presse, il s’engage dans le processus de paix sous l’égide de la Norvège. Et donne des gages. Avant de commettre à nouveau des attentats. En 2005, l’arrivée à la présidence du nationaliste Mahinda Rajapakse change la donne. Affaibli par l’offensive acharnée de Colombo, les défections (l’ex-numéro 2, le colonel Karuna en 2004) et les purges, Prabhakaran n’a pas senti le vent tourner. "Enfermé dans sa jungle, il n’a pas perçu le rejet total du terrorisme depuis le 11 septembre 2001", note un diplomate en poste au Sri Lanka. "Le stratège de premier ordre qu’il fut a sous-estimé les transformations de l’armée sri-lankaise ces dernières années", souligne Eric Meyer.

Lundi soir, Colombo se préparait à célébrer la "libération nationale" après des décennies de guerre.

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