Réveil Correspondante en Afrique du Sud

Anene Booysen, 17 ans, est devenue, bien malgré elle, un symbole. Celui de millions de femmes, victimes d’un mal qui ronge la société sud-africaine. Il y a dix jours, cette adolescente de 17 ans a été brutalement violée par plusieurs hommes dans la petite ville de Bredasdorp, à deux heures de route au sud-est du Cap. Ses assaillants l’ont laissée pour morte sur un chantier de construction, éviscérée, la gorge tranchée, les doigts et les jambes brisés. Découverte par un agent de sécurité, elle succombera à ses blessures peu de temps après son transport à l’hôpital.

L’affaire a choqué l’Afrique du Sud et soulevé une vague de protestation dans le pays, où les faits divers sordides remplissent pourtant régulièrement les pages des journaux. L’année dernière, près de 65000 plaintes pour viol y ont été déposées, dont environ la moitié concernait des victimes mineures. Ce chiffre ne représenterait pourtant qu’environ un dixième du nombre réel de viols, dont la majorité reste enfouie sous la chape de honte et de silence dont s’enveloppent les victimes.

Le Medical Research Council, une agence de recherche publique, estime que jusqu’à 3600 viols se produisent tous les jours dans ce pays de près de 52 millions de personnes. Près de 70 % des femmes y auraient subi des violences sexuelles. Une véritable crise qui attire pourtant rarement l’attention qu’elle mérite, que ce soit auprès du public ou des politiciens.

Difficile de savoir pourquoi la mort d’Anene Booysen a sorti les Sud-Africains de leur fatalisme. L’indignation provoquée par la mort de la jeune fille est peut-être liée à l’attention suscitée récemment par un viol collectif similaire en Inde, qui avait amené des milliers de personnes à descendre dans la rue pour manifester. Néanmoins, les associations qui travaillent avec les victimes s’accordent pour dire que seule une action à long terme sera efficace. "Les Sud-Africains semblent enfin se réveiller. C’est très bien. Mais il faut que cela mène à une vraie volonté politique de faire changer les choses", dit Mbuyiselo Botha, de l’association Sonke Gender Justice Network qui œuvre pour l’égalité des genres.

Jacob Zuma avait été inculpé

L’Afrique du Sud se débat encore avec les séquelles d’un passé violent, marqué par l’instauration de profondes inégalités et la destruction des structures familiales. "La société est aussi caractérisée par un modèle patriarcal, où les hommes pensent qu’ils ont le droit d’utiliser le corps d’une femme s’ils en ont envie. Juste parce qu’ils le peuvent", estime Carrie Shelver, activiste au sein de la campagne "One in Nine" ("Une sur Neuf", en référence au nombre de victimes de viols qui osent porter plainte). "Les mères enseignent à leurs filles qu’elles doivent éviter de provoquer ou de se retrouver dans des situations à risque, plutôt que de dire à leur fils de ne pas les brutaliser. Même le président a été inculpé pour viol !", rappelle-t-elle.

En 2006, Jacob Zuma a été accusé par une femme de 31 ans d’avoir abusé d’elle. Lors du procès, à l’issue duquel il sera acquitté, le futur chef de l’Etat réfute cette accusation. "Elle était en demande et, dans la culture zouloue, une femme en demande doit être satisfaite."

Seules 15 % des plaintes pour viol mènent à un procès. Et seulement 5 % de ces derniers entraîneront une condamnation. Un système judiciaire qui manque de moyens, la corruption, la peur de représailles, des policiers mal formés et parfois pleins de préjugés, expliquent en partie ces chiffres et pourquoi beaucoup de femmes n’osent pas briser le silence.

Hier, deux jeunes hommes ont comparu devant le juge pour le meurtre d’Anene Booysen. Beaucoup voudront sans doute faire un exemple de ce drame, qui a déjà entraîné son lot de tentatives de récupération à des fins politiques. Mais, à moins que l’Afrique du Sud ne s’attaque aux causes profondes qui ont mené à la mort de la jeune femme, beaucoup d’autres subiront encore le même sort.