Pour son reportage "Blanc Ebène", sur l'albinisme en RDC, Patricia Willocq a reçu une mention d'honneur au concours "Unicef Photo" de 2013. Cette Belge de 33 ans, née à Kinshasa, a également œuvré à la création de la journée nationale de l'Albinisme en RDC, qui se tiendra pour la première fois le 26 février prochain. Interview.


Pourquoi, dans de nombreux pays africains, les albinos sont-ils discriminés, pourchassés et même sacrifiés?

L'Afrique est un continent noyé dans toutes sortes de croyances et de superstitions. Les sorciers et les marabouts aiment donner des explications irrationnelles à des phénomènes incompris. Evidemment, le thème de l'albinisme n'y échappe pas ! L'ambivalence qu'un enfant blanc naisse de parents noirs constitue une belle aubaine pour les sorciers de répandre toutes sortes de croyances autour de cette maladie pourtant très répandue en Afrique. On accuse les mères d'avoir fait un faux pas avec un homme blanc et on prête toutes sortes de pouvoirs bénéfiques, maléfiques ou magiques aux albinos. Les meurtres et les sacrifices humains de personnes albinos pour la concoction de gris-gris ont fortement augmenté depuis octobre 2007 au Burundi et en Tanzanie, ce qui a poussé les Nations Unies à adopter deux résolutions pour les protéger.

La situation est-elle aussi dramatique en RDC?

Non, les personnes albinos sont bien intégrées à la société congolaise, en province comme dans la capitale. Les problèmes principaux des personnes albinos sont la mauvaise connaissance concernant la protection de leur peau et l'accès inégal à l'éducation dû à leurs problèmes de vision. Il existe bien évidemment toutes sortes de superstitions à leur égard mais grâce aux campagnes de sensibilisation et aux différentes actions des ONG de protection des personnes albinos, la société congolaise semble commencer à considérer l'albinisme comme une maladie de la peau plutôt que comme une malédiction.

A combien évalue-t-on le nombre d'albinos en RDC?

Il n'y a pas de recensement exact mais il existe des estimations. Chez les "blancs", une personne sur 20.000 est albinos tandis que chez les "noirs" ce chiffre atteint une personne sur 4.000, voire même une personne sur 2.000 dans certaines régions d'Afrique. On sait néanmoins que la région la plus affectée par l'albinisme en RDC est le Kasai. On explique ce phénomène par le fait que certaines tribus du Kasai où la propension du gène de l'albinisme est plus importante, ne se marient qu'avec des gens de la même ethnie. Le gène reste donc “emprisonné” dans cette région et beaucoup d'enfants naissent albinos. Néanmoins, aucune étude ne confirme cette thèse avancée par certains anthropologues.

Les Nations Unies viennent de prendre deux résolutions. Pensez-vous que cela va vraiment changer les choses et les mentalités?

Ces résolutions sont très importantes car elles apportent un soutien indirect aux associations de protection des personnes albinos qui valident leurs différents projets et actions auprès des gouvernements nationaux à travers ces résolutions. Il devient alors difficile pour un gouvernement de fermer les yeux et d'ignorer un problème pointé du doigt par la communauté internationale. Bien évidemment, il faut du temps pour que les mentalités changent mais lorsqu'il y a une volonté politique et sociale derrière ce genre de démarche, les choses peuvent parfois changer bien plus vite qu'on ne le croit!

Pourquoi vous intéressez-vous à cette problématique?

C'est un peu un hasard, en fait. Je suis née et j'ai grandi en RDC. J'ai quitté le pays quand j'étais encore petite et j'y suis retournée en juin dernier après vingt ans. Lorsque j'ai revu un albinos pour la première fois dans les rues de Kinshasa, je me suis immédiatement rappelée la fascination que j'avais, petite, pour ces enfants. Comme je suis photographe, j'ai donc décidé de réaliser un reportage photos combinée à une action sociale pour aider la Fondation Albinos Mwimba Texas. La résolution du 13 juin des Nations Unies n'a fait que renforcer mon envie de les aider.

Comment réagissent les albinos que vous avez rencontrés?

Ils étaient plutôt fiers qu'une photographe “Mundele” (personne blanche en lingala) leur accorde autant d'importance. Lors de chaque séance photos dans les cités et les villages, je leur amenais une crème solaire et je leur expliquais que nous aussi les blancs devons nous protéger du soleil en portant des chapeaux, des vêtements à longues manches et de la crème solaire. Cette explication les rendait toujours très fiers car ils se sentaient moins marginalisés. Ce qui m'a frappée c'est que la population était vraiment avide d'informations à ce sujet. Les gens me posaient chaque fois un tas de questions pour comprendre ce phénomène.

Y a-t-il une rencontre qui vous a marquée?

J'ai cherché désespérément le plus vieil albinos de Kinshasa car je voulais démontrer que les personnes albinos peuvent vivre longtemps. Après quelques semaines de recherche, j'ai rencontré Marie, 94 ans. Elle m'attendait de pied ferme et elle avait bien envie de m'apprendre des choses. Quand j'ai essayé de lui parler du cancer de la peau, elle m'a interrompue en me disant "Oh! arrêtez de me casser la tête avec votre cancer de la peau! Ce n’est quand même pas à 94 ans qu'une Mundele va me dire ce que j'ai à faire. Posez-moi des questions plus intéressantes!” J'ai été un peu prise de court alors je lui ai demandé “Est-ce qu'à 94 ans, on a encore des rêves?” et elle m'a répondu du tac au tac "Evidemment! Je rêve d'avoir des lunettes pour voir le monde comme tout le monde avant de mourir!". C'est ce qui m'a poussée à lancer un projet "lunettes" avec mes sponsors. Les personnes albinos étant toutes malvoyantes, ces lunettes leur permettent d'avoir un accès égal à l'éducation.

Vous êtes à l'origine de la création de la journée nationale de l'Albinisme en RDC. Comment vous y êtes-vous prise?

Ca a été très simple en fait. Mwimba Texas (catcheur albinos congolais, président de la Fondation Mwimba Texas - photo ci-dessous) et moi-même avons décidé d'écrire une lettre à la primature de Kinshasa en expliquant que cette journée permettrait au Congo de s'aligner sur la politique de protection des personnes albinos des Nations Unies et de faire du Congo un pays modèle en terme d'intégration. Le Premier ministre a réagi favorablement à cette demande. Le 26 février nous organisons à cette occasion un événement à Kinshasa qui commencera par la distribution de 150 paires de lunettes pour les enfants albinos et dix bourses d'études, le vernissage de mon reportage photos sur la place du Cinquantenaire et enfin un concert de Salif Keita.

Pensez-vous exposer votre reportage en Belgique?

Le reportage sera exposé dans plusieurs pays d'Europe, dans des festivals et salles d'exposition. Evidemment, j'exposerai en Belgique également et je l'annoncerai très prochainement sur ma page internet et mes réseaux sociaux.


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