TÉMOIGNAGE

Greetings from Washington». Ce n'est pas une carte de Noël, mais bien les mots d'introduction du premier d'une longue série de courriers électroniques que nous envoie Pierre-Olivier, 35 ans, fonctionnaire à la Banque mondiale, marié à Beth, jeune avocate américaine, heureux parents d'une petite Emily de 10 mois. Dans la maison située sur Appleton Street, à 9 kilomètres de la Maison Blanche et 10 kilomètres du Pentagone, il n'y a pas de mots pour décrire la situation.

Alors au téléphone avec ses confrères du gouvernement salvadorien, pour discuter d'un projet sur lequel ils collaborent, P. O. apprend la nouvelle de son interlocuteur. «J'ai cru à une blague - le fait qu'il y avait deux avions paraissait un peu gros à mon goût-, mais j'ai immédiatement été sur le site Yahoo. J'ai aussitôt allumé la télévision et j'ai effectivement vu que le WTC flambait comme une torche», nous raconte-t-il.

E-mail après e-mail, ainsi s'enchaînent les feuilletons que l'on croirait tout droit sortis d'une (mauvaise) série de fiction.

16h21 (heure belge) : C'est un peu la folie ici. Les lignes téléphoniques sont surchargées, l'accès à Internet difficile, mais le tam-tam fonctionne toujours. La ville semble paralysée et la circulation est bloquée un peu partout dans le centre-ville. Les sirènes retentissent. On apprend que les bureaux sont évacués les uns après les autres, surtout dans les environs de la Maison-Blanche, elle aussi évidemment évacuée. On voit les cuistots courir sur les pelouses de la résidence présidentielle. C'est la pagaille, car le métro a lui aussi été fermé, et comme tout le monde essaie de prendre la route... Panique complète.

On vient de confirmer qu'un des avions qui s'était écrasé sur le WTC était un vol d'American Airlines, qui a quitté Boston à 8h00, et a été détourné après 45 minutes de vol, soi-disant pour l'aéroport de New York. Il a dû tourner en dernière minute pour s'écraser sur les tours, dont l'une vient de s'effondrer.

16h33: Difficile de suivre ce qui se passe avec le téléphone qui sonne constamment. Mon beau-père a laissé un message, en pleurs, pour avoir des nouvelles de ma femme. J'ai essayé de le rappeler dans l'Ohio, mais pas moyen d'avoir une ligne. On pense qu'il y a un autre avion en l'air en route pour Washington. Beth est bloquée dans la circulation. La deuxième tour du WTC vient de s'effondrer. On entend à la TV les gens hurler d'horreur. Non seulement c'est la panique, mais il semble aussi que certains en profitent pour faire de fausses alertes à la bombe (du moins espère-t-on qu'elles sont fausses). Mon bureau, à la Banque Mondiale, vient d'être évacué. Il faut dire qu'il se situe à deux blocs de la Maison-Blanche. Il semble aussi qu'une aile du Pentagone se soit effondrée.

16 h 49: J'apprends à la télé qu'un Boeing 767 s'est également écrasé près de Pittsburgh. On ne sait pas s'il y a un lien, mais on est encore plus nerveux.

16 h 54: Il semblerait qu'un autre avion ait été détourné et qu'il soit à 15 minutes de Washington, mais les journalistes ne peuvent plus vérifier leurs informations.

17 h 03: Une chaîne française annonce que c'est une bombe et non pas un avion qui s'est écrasé sur le Pentagone. ABC confirme qu'il s'agissait bien d'un avion. On ne s'en sort plus. Les universités et les écoles ont fermé leurs portes. On n'a plus vu une telle évacuation depuis la tempête de neige de 1996, mais avec le stress en plus.

17 h 07: Nous vivons dans un quartier résidentiel où la situation est encore relativement calme, si ce n'est que les voisins sortent en rue pour échanger les nouvelles et s'assurer que tout le monde va bien. Mon épouse a quitté le bureau pour rentrer à la maison il y a une heure (il faut normalement vingt minutes) et je n'ai plus de nouvelles (elle a oublié son GSM à la maison). Le téléphone sonne toutes les deux minutes, les e-mails viennent d'Uruguay, de Belgique, du Canada ou de Paris pour s'assurer que nous allons bien. On essaie d'appeler les autres amis belges à Washington, mais les GSM ne fonctionnent pas très bien.

17 h 13: Pas moyen d'obtenir la moindre information. Je suppose qu'on ne veut pas dire où se rend le Président. Cela rappelle un peu l'atmosphère qui régnait au moment de l'assassinat de Kennedy en 1963, alors que la CIA et les militaires étaient tenus au plus grand secret pour s'assurer que Johnson ne devienne pas une cible pendant son retour en avion de Dallas. Cela dit, je n'étais pas né à l'époque, et les scènes d'aujourd'hui me ramènent à des souvenirs plus récents comme la Guerre du Golfe ou le scandale Clinton. On passe de CNN à ABC, puis à NBC, constamment à la recherche des dernières nouvelles. La vie à Washington semble s'arrêter. Mais avec le stress en plus de savoir que, cette fois-ci, cela s'est passé près de chez nous.

17 h 48: Ambiance irréelle. Il y a une quinzaine de minutes, la police du centre-ville a demandé aux piétons de courir à l'abri parce qu'un avion non identifié remontait la rivière du Potomac à toute vitesse. Il n'en était rien. J'étais alors en voiture pour aller chercher notre bébé Emily. La circulation était dense comme à l'heure de pointe. Des gens ramenaient leurs enfants à pied. En arrière fond, le bruit incessant des sirènes et les F-16 survolant la ville. J'aurais voulu avoir un appareil photo quand je suis passé devant la plaine de jeux. Il y avait une vingtaine de bébés et d'enfants, autant de nounous, toutes pendues à leur GSM.

18 h 02: Beth vient de téléphoner de la voiture. Elle a quitté le bureau il y a une heure et quart et elle a avancé de 50 mètres environ. Il faut dire que son bureau se situe entre la Maison-Blanche et le Capitole, sur Pennsylvania Avenue, de surcroît en face du quartier général du FBI...

18 h 08: Les aéroports sont tous fermés, à Washington en tout cas pour au moins 24 heures. Seuls les avions militaires, de la CIA et du FBI, volent, mais quand on les entend arriver, on ne peut s'empêcher de lever le nez pour voir s'il ne s'agit pas d'une nouvelle attaque.

18 h 14: On vient de demander à tous les parents d'aller rechercher leurs enfants à l'école. Emily est à présent avec moi à la maison, Beth est toujours en route. Maman quelque part entre Paris et Bruxelles. Tout en répondant aux e-mails d'amis et en écoutant la télévision, je suis en vidéo-conférence avec mon père via Internet. Je peux le voir, pendant que je vous écris, en train de regarder les nouvelles à France 2. Depuis mon bureau, je vois et j'entends sa télévision. Ah, la technologie!

19 h 04: Les Américains se croient vraiment en guerre. Les supermarchés sont pris d'assaut. Les gens remplissent leurs armoires. Même Benoît, mon ami belge, me recommande de faire des courses pour au moins deux ou trois jours. Heureusement, le freezer est bien rempli...

20 h 47: Les gens sont encore sous le choc. La plupart sont rentrés chez eux et ont allumé leur poste de télévision. Beaucoup savent maintenant que leurs amis et membres de la famille sont sains et saufs. Les rues sont redevenues assez calmes. Même des gens qui ne travaillaient pas dans les quartiers visés sont rentrés chez eux, dégoûtés. Beth est rentrée après plus de 2h30 d'embouteillages. On regarde, avec des amis, Peter Jennings (le spécialiste des événements en direct...) à la télévision sur ABC. Emily fait sa sieste...

Les rumeurs continuent à circuler. Du genre «on a abattu un avion près de Washington»... Mais on parle aussi de Pearl Harbor, de guerre, et surtout de riposte. On sait qu'un bombardement ici ou là ne fera pas beaucoup de différence. Mais que préparent le président Bush et ses conseillers? On pense déjà à demain. Va-t-on reprendre le métro comme tous les jours? Quel va être l'impact psychologique, mais aussi économique? Le cours des actions va-t-il encore chuter plus bas? Les magasins seront-ils réapprovisionnés? En tout cas, nous n'avons pas été faire les courses. J'imagine fort mal que, tout à coup, le boucher ne livrera plus sa viande à partir de demain ou que nous serons à court de farine. J'espère que les Américains comprendront un jour que l'arrogance dont ils font preuve depuis la fin de la guerre froide ne mène qu'à des catastrophes de ce type. Les sirènes se calment tout doucement.

© La Libre Belgique 2001