Enquête

Correspondant dans les Balkans

En Croatie, l’automne a été sanglant. Le 6 octobre, Ivana Hodak, la fille de l’avocat d’une figure de la pègre, était abattue par des tueurs inconnus, en plein centre de Zagreb. Deux semaines plus tard, le 23 octobre, le propriétaire d’un hebdomadaire à scandale était tué dans l’explosion de sa voiture. Ivo Pukanic, qui avait contribué à révéler plusieurs "affaires" retentissantes, avait tellement d’ennemis que la liste des suspects potentiels pourrait décliner tous les grands noms du crime organisé des deux dernières décennies...

Affaires non élucidées

Relativement prospère, apaisée depuis plus d’une décennie, promise à une rapide intégration européenne, la Croatie fait pourtant figure de "bon élève" parmi les Etats successeurs de l’ancienne Yougoslavie. Chacun se perd en hypothèses sur les causes de ces meurtres et leurs commanditaires. Les théories les plus complexes et les complots les plus machiavéliques sont à nouveau évoqués. Deux choses sont toutefois certaines : ces liquidations soldent de vieux comptes, qui remontent au début des années 1990, quand la Croatie devenait indépendante et faisait l’expérience de la guerre, mais le contexte de ces crimes dépasse la seule Croatie et touche l’ensemble de la région.

Les exécutants seraient serbes ou bosniaques, et peut-être aussi serbes certains des commanditaires. En même temps que cette bouffée de violence faisait trembler l’Etat croate, d’autres affaires défrayaient d’ailleurs la chronique de la région. Le 4 octobre, la police de Sarajevo arrêtait Damir Fazlic, un sulfureux "homme d’affaires" serbo-bosniaque, par ailleurs très lié au Premier ministre d’Albanie, Sali Berisha. Le 22 octobre, la police macédonienne réussissait une opération spectaculaire, en arrêtant Bajrush Sejdiu, le "boss" du trafic de cigarettes dans le pays, par ailleurs beau-frère du Premier ministre du Kosovo, Hashim Thaçi...

Passage obligé

Liquidations, mafia, collusions flagrantes entre bandits et politiciens, les Balkans ne sortent pas de leur image noire de "paradis de la criminalité organisée". Au-delà des stéréotypes, les phénomènes criminels doivent pourtant être remis dans leur contexte social et historique. Passage naturel entre l’Europe occidentale et le Proche-Orient, les Balkans figurent de longue date sur la "route de la drogue", qui permet à l’héroïne d’Afghanistan de gagner l’Europe, via la Turquie. Ce trafic a prospéré durant des décennies sous le régime communiste yougoslave.

L’éclatement de l’ancienne Fédération yougoslave, au début des années 1990, et les guerres qui ont ensanglanté la région ont rebattu les cartes. Pour faire la guerre, il faut de l’argent, et tous les moyens sont bons pour en acquérir. La "cause" justifie tous les moyens. Ainsi, dans ce contexte particulier, les appareils d’Etats eux-mêmes n’ont pas hésité à s’allier aux réseaux criminels. Sous le régime de Milosevic, les services secrets serbes, héritiers des services yougoslaves, prirent sous leur coupe le trafic de drogue, géré par le clan mafieux de Zemun. L’Etat croate nouvellement indépendant ne fut pas en reste : il fallait acheter des armes pour défendre la patrie. Au Kosovo, la résistance albanaise entretint également des relations plus que dangereuses avec les milieux criminels - qu’il s’agisse de la résistance "non violente" d’Ibrahim Rugova ou de la résistance armée de l’UCK.

Existe-t-il des structures sociales qui "prédisposeraient" aux logiques mafieuses ? C’est fort douteux, même si l’importance des relations familiales, des liens de confiance et de fidélité entre personnes sont une caractéristique de toutes les sociétés balkaniques sur laquelle peuvent s’appuyer les clans criminels - aussi bien en Albanie qu’en Serbie, en Bosnie-Herzégovine ou au Montenegro.

La guerre a des conséquences sociales plus directes, en abolissant les frontières entre le licite et l’interdit, en renversant les valeurs morales traditionnelles : du jour au lendemain, à Zagreb, à Belgrade ou à Sarajevo, des criminels de droit commun sont devenus des généraux ou des "héros de la patrie".

Comptes non réglés

La guerre permet enfin de gagner beaucoup d’argent. Toutes les actuelles grandes fortunes des Balkans ont de sombres origines liées aux soubresauts des années de guerre. Beaucoup de profiteurs des conflits des années 1990 essaient maintenant de réinjecter les immenses fonds qu’ils ont acquis dans un capitalisme "normalisé".

D’ailleurs, tous les pays de la région ont, plus ou moins, tourné la page du nationalisme et veulent se concentrer sur l’intégration européenne et la construction d’Etats de droit fonctionnels. Cependant, les séquelles du passé sont toujours présentes; certains comptes n’ont pas été réglés; la justice est rarement passée. Les pays de l’Europe du Sud-Est parviendront-ils à rompre avec le cliché "folklorique" qui les associe à la mafia ?

(Mercredi : "Les routes de la drogue")