Royaume-Uni Envoyé spécial à Londres

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es milliers de Britanniques ont salué mercredi à Londres la mémoire de Margaret Thatcher, figure marquante de l’histoire du pays, au cours de funérailles dignes, sans larmes, teintées d’humour et controversées. Plus que le Premier ministre qui a servi pendant le temps record de onze ans, c’est la femme, conservatrice radicale, arrivée dans un monde d’hommes et capable de prendre des décisions impopulaires, que ses sympathisants ont souligné.

Beaucoup d’entre eux s’étaient massés le long de l’itinéraire du cortège entre Westminster et la cathédrale Saint-Paul, n’ayant que quelques secondes pour applaudir ou prendre en image le corbillard qui passait, tiré par des cavaliers de la Royal Horse Artillery.

"Elle était la meilleure depuis Churchill", insiste Diana Charalambous, venue de Finchley, l’ancienne circonscription de Lady Thatcher. "Elle a changé la culture du pays. Aucun politicien n’a aujourd’hui le calibre de Maggie. Elle était en avance sur son temps. Elle fut la première notamment à insister sur les dangers des émissions de CO2."

A 36 ans, Rachel Akathiotis était enfant quand la Dame de fer a quitté le pouvoir, mais elle se souvient de l’atmosphère qui régnait à la maison. "Parce qu’elle était forte, nous nous sentions en sécurité. Si seulement nous pouvions avoir un dirigeant avec autant de force et de charisme", soupire-t-elle.

Si Mme Thatcher a irrité, et même ulcéré, l’Europe, elle a, par son pouvoir de décision, séduit les Britanniques et flatté leur chauvinisme insulaire.

Près de 2 300 personnes avaient été invitées à la cérémonie religieuse qui s’est déroulée pendant une heure à la cathédrale - une cérémonie dont la défunte avait choisi de nombreux détails (musique, chants, textes) et que la famille préparait depuis au moins 2005. La reine Elizabeth II y assistait, rééditant une faveur qu’elle n’avait accordée qu’à Winston Churchill. Tout le gotha politique britannique s’y trouvait, en compagnie des représentants de 170 pays. On y apercevait les anciens premiers ministres Tony Blair, John Major, Gordon Brown, Lord Carrington (qui démissionna à cause de l’affaire des Malouines), Michael Heseltine (le conservateur qui précipita la chute de Thatcher en 1990). L’heure était à la reconnaissance, pas à la polémique. En redingote et cravate noire, Paddy Ashdown, l’ancien chef des Libéraux démocrates, ne fait pas mystère de sa présence. "Rien ne m’a plus terrifié qu’elle au Parlement", dit-il. "Deux fois par semaine, elle me faisait des remontrances. Mais elle a été Premier ministre pendant des temps difficiles. Et, pour cela, je lui dois mon respect."

Une place dans l’histoire

Nicholas Lloyd, l’ancien éditeur du "Daily Express", ne cache pas son admiration pour la Dame de fer. "Elle avait des convictions. En 1979, le Royaume-Uni était en état de décomposition. Elle a tenté de sauver le pays. Le thatchérisme n’est pas mort. Voyez seulement comment elle a poussé le Labour au centre" de l’échiquier politique.

Au cours de la cérémonie, l’évêque de Londres Richard Chartres, un proche de la famille, a rappelé que l’ascension de la fille de l’épicier de Grantham, femme dans un monde d’hommes, ne se fit pas sans mal. "Quand elle est entrée au Parlement, il n’y avait que 4 % de femmes dans l’hémicycle", rappela-t-il. Affirmant parler de la "vraie Margaret Thatcher", il a souligné que la Dame de fer avait parfois été mal comprise.

Le service religieux n’est pas conçu pour "passer des jugements, ce qui est le propre des politiciens", mais pour favoriser "la compassion et la réconciliation", a-t-il ajouté.

L’un des épîtres a été lu par Amanda Thatcher, petite-fille de la Dame de fer, avec une voix claire et ferme. L’autre a été lu par David Cameron, mis sur la défensive par une partie de l’opposition en raison de cet hommage inhabituel, national, à une figure politique et surtout de son coût, estimé à dix millions de livres sterling (la famille a payé les frais de la cérémonie religieuse).

Une heure plus tard, la messe était dite. Le cercueil a été déposé dans un modeste corbillard qui est parti, sans escorte, vers le sud-ouest de Londres où une incinération privée devait avoir lieu. Ses cendres devaient trouver place auprès de celles de son mari, Denis, décédé en 2003.

Silencieux pendant les funérailles, des opposants sont venus contester l’héritage Thatcher alors que la foule quittait la cathédrale. A l’anglaise, sans violences. "A cause de Thatcher, il y a un chômage massif, des différences fortes entre pauvres et riches. Elle a détruit l’industrie manufacturière", dit un jeune sur un vélo, interpellant les passants avec un mégaphone. "Moi je viens du Yorkshire, où il y a eu les grèves des mineurs", réagit une pro-Thatcher. "Je peux vous dire que ce qui gênait les syndicats, c’était d’avoir en face d’eux une femme comme elle. Ils voulaient s’en débarrasser. Ils n’ont pas accepté de compromis."

Certains estiment que le thatchérisme est mort, d’autres qu’il sera encore plus puissant maintenant que la Dame de fer est partie. "Ce qui est sûr, c’est que Margaret Thatcher aura une place dans l’histoire", a conclu, prudent, un commentateur de la BBC.