Avec les chrétiens d'Irak. Ce reportage est le premier d'une série que "La Libre" consacre toute cette semaine à la situation des chrétiens en Irak, persécutés par les islamistes radicaux. À l'occasion d'une visite sur place de trois évêques belges, notre envoyé spécial est parti à la rencontre d'une communauté qui résiste comme elle peut.


Dans quelques jours, un bureau un peu particulier va s’ouvrir dans le camp de réfugiés d’Ashti à Erbil, dans le Kurdistan irakien. Il délivrera à qui le veut une carte d’identité ou un passeport. Les 5 500 résidents du camp sont pour l’essentiel originaires de la ville à majorité chrétienne de Qaraqosh, capturée par Daech il y a plus d’un an.

"Les habitants de Qaraqosh ont fui en pleine nuit", explique Ayshoa Esttaifo Khales, ancien député chrétien au Parlement irakien, lui-même originaire de Qaraqosh. "Beaucoup n’ont pas pu prendre leurs documents en fuyant. Pour le moment, il faut aller jusqu’à Bagdad pour aller chercher un passeport. Les listes de population sont dans les mains de Daech. Puisque nous les connaissons, nous allons leur délivrer des pièces d’identité. C’est un droit élémentaire."

Une fois ces documents obtenus, beaucoup de personnes déplacées tenteront leur chance à l’étranger. Ainsi se réalise le cauchemar du Vatican et de l’Eglise orientale : que les chrétiens d’Irak quittent définitivement la région, la terre des Assyriens et de la langue de Jésus-Christ, l’araméen, cette plaine fertile qui était chrétienne avant d’être musulmane. Il ne reste plus que 400 000 chrétiens en Irak, soit 2 % de la population.

Sans avenir, ni travail

Après un an d’exil, les chrétiens de la plaine de Ninive ne croient plus que la communauté internationale, ni le gouvernement de Bagdad, viendront à leur secours. Leurs leaders politiques et religieux croient encore à la survie de la chrétienté dans le nord de l’Irak et à Bagdad, mais le commun des mortels ne demande qu’une chose : partir.

Sans travail, ne parlant ni le kurde ni l’anglais, les chrétiens estiment n’avoir plus d’avenir en Irak, même dans le Kurdistan qui leur offre la sécurité.

"Quand les familles sont arrivées ici en août 2014, une seule voulait partir à l’étranger", raconte le père Douglas Al-Bazi, un chaldéen. "Aujourd’hui, toutes - sauf une - veulent partir."

Ce père chaldéen officie dans un camp en plein centre du quartier chrétien d’Erbil, où les containers s’agglutinent pour créer de l’ombre. Ses résidents ont réussi à recréer une vie communautaire plus forte encore que quand ils vivaient à Qaraqosh. Un atelier de couture, une boulangerie, un salon de coiffure, des cours de musique et de langues ont été créés, qui redonnent un peu de dignité aux habitants de Qaraqosh.

"Il faudra quinze ans pour que la situation se normalise", ajoute le père Douglas. "Regardez ce qui se passe en Syrie, avec ses millions de réfugiés. Pensez au Kurdistan qui réclame plus d’indépendance. La situation est instable en Irak depuis 2003. Nous nous concentrons sur Daech, mais nous oublions qu’ils s’inspirent de l’islam. Daech est comme une petite souris. Arrivé dans les villes, il est devenu un dragon car des habitants lui ont offert une assistance. C’était une revanche sur le gouvernement de Bagdad", une référence à la mise à l’écart des sunnites par la majorité chiite en Irak.

Le père chaldéen apprend aux enfants "à survivre, qu’ils partent ou qu’ils restent" et négocie actuellement avec plusieurs pays, dont la Slovaquie et le Mexique, des accords permettant l’émigration de ses fidèles par groupe de 25 "pour qu’ils puissent recréer une communauté" dans leur pays d’accueil. "Je ne souhaite pas qu’ils partent, mais c’est ce qu’ils veulent", dit-il.

"Je me sens comme un étranger"

Qaraqosh a été vidée en une nuit de ses 50 000 habitants. Son archevêque syriaque, Petros Mouche, basé à Mossoul, qui vit aujourd’hui dans un appartement d’Erbil, avait tenté en juin de l’an dernier de négocier avec Daech. Mais l’Etat islamique a refusé que les peshmergas kurdes restent dans la ville pour la défendre. Trois jours de bombardements ont suivi. En août, Daech était de retour, cette fois-ci avec le message bien connu : se convertir, payer l’impôt du dhimmi (la jizja) ou mourir.

"Là-bas, toute pierre nous raconte quelque chose. Ici, à Erbil, je me sens comme un étranger", regrette l’archevêque. "Au Kurdistan, il y a aussi des fanatiques", dit-il, faisant référence aux deux partis islamistes kurdes, qui restent toutefois minoritaires face aux deux partis prônant plus d’indépendance pour les Kurdes, le Parti démocratique du Kurdistan de Masoud Barzani et l’Union patriotique du Kurdistan de Jalal Talabani.

Des milices s’entraînent

Il y a un an, les chrétiens exilés de leur plaine de Ninive, riche en pétrole et en zones irriguées, réclamaient une force internationale pour les protéger. Leurs responsables y croient encore, plaçant beaucoup d’espoirs dans l’administration d’Obama ou la France de François Hollande. Cinq milices chrétiennes s’entraînent pour protéger leur territoire lorsqu’il sera reconquis. Bagdad a accepté il y a deux ans de créer une nouvelle province en Ninive, qui exclut Mossoul, pour abriter les chrétiens et d’autres minorités. Les peshmergas kurdes disent attendre que l’armée irakienne soit prête pour reprendre Mossoul. Mais aucun chrétien ne semble croire qu’il sera possible de coexister avec des villages arabes qui ont collaboré avec Daech.