Combien de Lampedusa ? Combien de drames de l’immigration seront-ils encore nécessaires pour que le regard porté sur cette question par nos sociétés change ? Le chemin sera long, répond François Crépeau, Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l’homme des migrants. "Les discours politiques sur la migration n'ont rien à voir avec la réalité. Ce sont des fantasmes qui sont développés de manière à mobiliser les électorats", soutient-il.

A entendre certains politiques européens, on a l’impression que l’Europe est envahie. Pourriez-vous replacer ces flux migratoires dans le contexte mondial ?

Il faut se rendre compte que la migration fait partie de l’ADN de l’être humain. Les hommes se déplacent depuis des centaines de milliers d’années. Nous sommes tous des enfants, petits-enfants, arrière-petits enfants de migrants. Comme citoyens d’un pays, nous croyons que nous sommes des sédentaires, mais nous ne le sommes pas et nous le prouvons par toutes nos vacances à l’étranger, par les voyages d’affaires, les voyages d’études etc. Nous nous déplaçons constamment.

Il y a ce que l’on nomme des pressions migratoires partout; du Mexique vers les Etats-Unis, par exemple. Les chiffres sont importants, mais pas catastrophiques. Actuellement, les évaluations parlent de 240 millions de migrants sur les 7 milliards d’habitants que compte la planète. Quand on regarde le nombre de gens arrêtés et détenus pour entrée irrégulière sur le territoire de l’Union européenne, ce sont des chiffres minimes par rapport au nombre global des entrées. La grande majorité des migrants en situation irrégulière rentrent légalement, et puis beaucoup vont laisser expirer leur visa, etc. Mais dans l’immense majorité des cas, ces personnes ne sont pas un problème. La migration irrégulière est un petit phénomène qui est monté en épingle au niveau politique et dont on ne veut pas reconnaître les paramètres.

Quels sont ces paramètres ? Pourquoi ces personnes viennent-elles ?

Parce qu’il y a un marché de l’emploi pour les migrants en situation irrégulière. S’ils ne travaillent pas dans la journée, ils ne mangent pas le soir car il n’y a pas de filet social pour eux. Et donc, il y a des employeurs qui les exploitent pour 3 ou 4 euros de l’heure, dans des conditions parfois épouvantables même si ce n’est pas toujours le cas. Et nous ne faisons rien face à ce "cheap labour". Les inspections du travail et la lutte contre les employeurs irréguliers sont quasi nulles dans la plupart des pays. Il n’y a pas d’investissement politique là-dessus pour la bonne et simple raison que ces migrants profitent aux agriculteurs, aux sociétés de construction, à celles qui offrent des services à domicile…

L’intérêt d’avoir une population migrante exploitable à merci est quelque chose que nous avons intégré à notre économie. Nous avons fait de la délocalisation sur place. Au lieu d’envoyer les usines à l’étranger pour bénéficier des bas salaires en vigueur dans ces pays, nous avons importé cette main-d’œuvre à qui nous payons ces salaires de misère, mais ici. Et en toute connaissance de cause. Tous les politiciens le savent, puisque c’est largement documenté. Mais les migrants ne votent pas. Nous ne faisons rien puisque nous tirons bénéfice de cette situation et qu’il n’y a pas de conséquences négatives sur le plan politique et électoral.

Pensez-vous que le drame de Lampedusa a eu un impact suffisant pour donner lieu à une réorientation de la politique européenne ?

Franchement, je ne pense pas qu’il y ait une réorientation à court ou moyen terme, à part peut-être des infléchissements aux marges. Immédiatement après cette tragédie qui a coûté la vie à plus de 300 personnes, le message de fond envoyé par José Manuel Barroso est qu’il faut renforcer les barrières de l’Europe pour ne pas que les gens se rendent jusqu’à Lampedusa ou au milieu de la Méditerranée.

Les défenseurs des droits de l’homme estiment que cela poussera les migrants à prendre toujours plus de risques…

Il y a des tragédies de l’immigration en mer, mais aussi dans le désert et dans les régions montagneuses de la planète, parce que la migration est faite de facteurs de répulsion d’un côté - la misère, les persécutions, etc. - et de facteurs d’attraction de l’autre - la démocratie, la perspective d’un emploi… Si vous mettez une barrière entre les deux, vous créez un problème. Vous incitez les gens à passer à côté. C’est pour ça que je pense que la réponse de Barroso était mauvaise. Pour la plupart des gens qui étudient la situation de façon non politique, la barrière fait partie du problème, pas de la solution.

On l’a démontré dans les années 30 avec la prohibition aux Etats-Unis. On a interdit l’alcool et toutes sortes de réseaux opaques et de mafias se sont créés. C’est aussi ce à quoi nous assistons tranquillement avec la lutte contre la drogue. On est en train de se diriger vers une légalisation parce qu’on se rend compte que la politique d’interdiction a échoué. Pour la migration, on est toujours dans le mode blocage et on va essayer de hausser encore la barrière en se disant que plus on l’augmente, moins les gens viendront. Mais les gens viennent quand même. Passer à un mode de régulation est la meilleure option. On n’y est pas du tout et je crains que cela continue pendant pas mal de temps. Cela va demander encore d’autres tragédies.

N’est-ce pas le contexte de crise économique et de montée du populisme qui paralysent les politiques ? Ils ont peur de prendre des décisions courageuses ?

Ce n’est pas qu’ils ont peur, mais ils ont la possibilité politique de ne pas prendre la décision de protéger les migrants puisqu’il n’y a pas de lobby migrant, ni d’électorat migrant. Il n’y a personne dans le corps social qui s’intéresse à eux. La crise économique rend la situation plus compliquée parce qu’évidemment les partis d’extrême droite en profitent. Mais dans tous les cas, il n’y a aucun parti politique qui ait mis à l’avant-plan de son programme la question des droits des migrants. En France, le Front National dit les mêmes bêtises depuis 30 ans. Cette idée que les migrants volent le travail des locaux est une absurdité au plan économique et de la sociologie de la migration. C’est démontré par de nombreuses études, à l’exception de petites poches de travail très précises et généralement tout en bas de l’échelle sociale.

Comme l’avait dit Montesquieu, "le pouvoir va jusqu’à ce qu’il rencontre un pouvoir". On doit se battre sur la place publique pour l’égalité de traitement des migrants en tant que citoyens, comme on l’a fait pour les droits de l’homme ou des gays et lesbiennes. Tant que l’on n’aura pas créé un mouvement dans ce sens au sein de la société, on aura beaucoup de difficultés.

La pression doit donc venir de la société civile ?

Cela viendra d’une part de la société civile, mais cela pourra venir également des tribunaux. Ceux-ci doivent pouvoir dire à un moment donné qu’il n’est pas normal de refuser tel service à telle personne, quelles que soient les circonstances. Ils peuvent très bien dire qu’il n’est pas normal de détenir des migrants aussi longtemps sans aucune raison. On les détient de façon beaucoup plus arbitraire que les citoyens nationaux. Il y a des tas de domaines dans lesquels on fait subir aux migrants des choses que l’on ne laisserait jamais faire à l’égard des autres citoyens du pays. Et nous serions horrifiés si nos enfants étaient traités de cette manière-là quand nous sommes à l’étranger.

Que vous inspire la stratégie américaine de construire une clôture à la frontière mexicaine ou encore les propos du président de l’UMP, Jean-François Copé, qui affirme qu’il faut supprimer les aides accordées en France aux migrants irréguliers pour les faire repartir ?

Le droit international n’interdit pas de construire une barrière sur une frontière. La barrière est un symbole au niveau politique. On peut se faire prendre en photo devant en disant à son électorat : "Regardez ce que j’ai fait pour vous protéger". Mais c’est un symbole absurde qui coûte cher et qui est inutile. Aux Etats-Unis, la politique de la lutte contre l’immigration reçoit plus d’argent que la CIA, le FBI et les services du ministère public réunis. Comment peut-on imaginer que les migrants soient une menace plus grande que tout l’espionnage et toutes les mafias ?

Quant aux propos de M. Copé, ils révèlent soit une ignorance crasse de la dynamique de la migration irrégulière, soit un cynisme absolu et un désintérêt total des conditions de vie de ces personnes. En gros, il dit que comme elles séjournent sur le territoire de manière illégale, elles n’ont aucun droit. Or en vertu du droit international, toute personne - y compris celle en situation irrégulière - a les mêmes droits fondamentaux que les citoyens nationaux à l’exception du doit de voter et d’être élu; et du droit d’entrer et de rester sur le territoire.

Quels seront à vos yeux les points chauds en 2014 ?

Les réfugiés syriens. L’Europe et l’Amérique du Nord ont pour l’instant une attitude défensive absolument déplorable. Je trouve que les pays européens devraient annoncer un accueil vraiment important. L’Europe est parfaitement capable d’absorber 250000 réfugiés syriens par an au cours des cinq prochaines années. Quand on voit la misère de la population syrienne, on regrette les élans de générosité qu’on avait à l’époque des boat people d’Indochine et qui ont permis d’accueillir un million de personnes très rapidement. Il y a là un manque de générosité qui va nous revenir dans la figure. On ne se rend pas compte qu’on envoie un message d’inhumanité et de refus à ces êtres humains qui sont ce que les Européens étaient en 1940, quand ils fuyaient l’Europe nazie.

Mais, avec l’approche des élections européennes, je crains malheureusement que cet engagement ne vienne pas. L’actuelle commissaire aux Affaires intérieures Cecilia Malmström a une vision sur les questions de politiques migratoires et les frontières qui n’est pas primairement répressive, même si elle a peut-être été débordée par d’autres membres de la Commission. Je crains que son successeur ne soit pas sur la même ligne.