Théâtre du procès historique entre Chevron-Texaco et 80 communautés amérindiennes affectées par les dommages que la multinationale a causés en Amazonie, l’Equateur entend bien rendre à sa nature les droits qui lui reviennent. En 2008, son jeune et fougueux président Raphael Correa relevait ce défi en dotant son pays d’une nouvelle Constitution qui investit la Pachamama, la Mère Nature, de droits inviolables, à l’instar des hommes. Cette position progressiste est l’aboutissement de décennies de revendications des mouvements amérindiens et environnementalistes.

La reconnaissance de la nature comme sujet du droit est l’expression politique du principe amérindien de "Sumak Kawsai" (en langue quechua). En français, il signifie littéralement "Bien vivre" et invite les hommes et la nature à vivre en harmonie, débarassés de toute relation de domination.

Ce principe est le fondement de la philosophie traditionnelle quechua, l’ethnie amérindienne majoritaire en Equateur. Sa récupération par les mouvements sociaux environnementalistes a été une réaction au développement économique de l’Equateur basé sur l’exploitation intensive des ressources naturelles. "L’Equateur est complètement tributaire de ses ressources naturelles. Depuis des décennies, nous exploitons la banane, le cacao, le bois, les fleurs, les crevettes, le pétrole... En continuant sur cette voie, nous aurons bientôt exporté toute notre nature ! Sommes-nous pour autant développés ? 60 % des Equatoriens vivent en-dessous du seuil de pauvreté !" s’exclame Alberto Acosta. Economiste de formation, ex-ministre de l’Energie et des Mines, et auteur de l’essai "La malédiction de l’abondance", il dénonce l’aberration d’une économie dépendante des revenus de la nature : non seulement elle met en péril la biodiversité mais elle n’aboutit jamais à un développement économique et social durable dans un pays.

Alberto Acosta est aussi l’une des têtes pensantes du projet-phare du gouvernement équatorien en matière de protection de l’environnement : l’initiative Yasuni ITT. Ce projet suggère de renoncer à l’extraction du brut dans une zone protégée de l’Amazonie en échange d’une compensation de la part de la communauté internationale. L’Equateur émetterait alors des bons pour le pétrole resté in situ, que les tiers pourront acheter comme des crédits carbone. Pour que l’intiative soit viable au niveau économique, le gouvernement équatorien compte sur environ 350 millions de US dollars annuel pendant une période de 10 ans, c’est-à-dire la moitié des revenus qu’aurait générée l’extraction des quelque 900 millions de barils que contient le parc Yasuni.

L’enjeu est de taille car cette région de l’Amazonie, classée par l’Unesco comme réserve de la biosphère depuis 1989, est l’une des zones les plus riches en biodiversité dans le monde. Chaque hectare du parc Yasuni contient approximativement 688 espèces d’arbres et d’arbustes. A titre de comparaison, on n’en recense pas plus de 640 dans l’ensemble du territoire nord-américain. En outre, cette région abrite les territoires de deux tribus isolées, les Taegari et les Taromenane, de l’ethnie des Huaorani, qui refusent tout contact avec la civilisation et dont l’existence serait menacée par l’exploitation du pétrole.

Dans le contexte actuel de crise environnementale et de recherche de solutions durables, l’intiative Yasuni ITT est devenue très populaire auprès de la société équatorienne et de la communauté internationale. Le parlement allemand a été le premier, en décembre dernier, à s’engager à verser 50 millions d’euros par an pendant 13 ans pour alimenter le fond Yasuni. Avant de pouvoir en bénéficier, le gouvernement équatorien doit passer un accord préalable avec le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) sur les conditions de fonctionnement de ce fonds. C’est là que le projet se heurte à de grosses difficultés. "Le président Correa n’est pas encore parvenu à cet accord. L’initiative Yasuni ITT a été adoptée il y a trois ans déjà et on attend toujours son application. Sans cet accord, elle reste lettre morte et le gouvernement peut toujours revenir en arrière", regrette Javier, un porte-parole de Accion Ecologica, l’une des ONG d’écologie les plus influentes dans le pays, sorte de Greenpeace local.

Le projet provoque des conflits d’intérêts économiques et politiques difficiles à résoudre en Equateur. D’une part, les tenants de l’industrie pétrolière mettent la pression pour dénoncer l’absurdité du projet d’un point de vue économique. "Bien sûr, les pétroliers n’ont aucun intérêt à ce que le brut reste sous-terre. Ils ne gagnent rien avec le projet Yasuni, explique Alberto Acosta ; au contraire, ils y perdent puisque la non-exploitation va de pair avec une baisse des investissements, avec une perte de rentabilité de la technologie déjà en place dans la région et avec une perte d’emplois." Du coup, l’oligarchie pétrolière utilise son influence dans les médias de l’opposition pour discréditer la politique gouvernementale, ce qui paralyse son action.

D’autre part, le président Correa a été élu pour les changements sociaux qu’il promettait au peuple ; la viabilité de ses politiques sociale, d’éducation et de santé dépendent de son budget d’Etat. Or, les revenus du pétrole constituent depuis les années ‘60 l’une des sources principales des caisses l’Etat. "Si le projet Yasuni n’obtient pas les 50% espérés des revenus que le pétrole aurait générés, le gouvernement a déjà mis en place un plan "b", qui consiste à donner le feu vert à l’exploitation ! Cette position très ambiguë porte atteinte à la cohérence du projet vis-à-vis de la communauté internationale" , regrette Javier.

Les environnementalistes et les représentants amérindiens critiquent également avec virulence la politique minière que le président Correa prône pour son pays. Jusqu’alors, l’exploitation minière en Equateur est restée l’apanage de communautés rurales andines. Sa contribution à l’économie nationale est insignifiante et les dommages envionnementaux qu’elle entraîne, sans être négligeables, ne dépassent pas l’échelle locale. Par ailleurs, l’Etat équatorien a déjà attribué de nombreuses concessions minières à de grandes entreprises, principalement canadiennes, qui n’attendent qu’à être exploitées.

En 2009, le parlement équatorien votait une nouvelle loi sur les mines pour sortir cette activité du flou légal dans lequel elle évoluait jusqu’alors. Autorisant les mines à ciel ouvert, cette loi provoque la colère des communautés amérindiennes et des environnementalistes. "Nous sommes opposés à l’industrie minière à grande échelle. Elle viole les droits de la nature et les droits des minorités indiennes à disposer de leurs terres. Nous n’avons pas été consultés pendant l’élaboration de cette loi. Le principe constitutionnel de consultation préalable n’a pas été respecté."

Marlon Santi Gualinga, le président de la Confédération des nations indiennes de l’Equateur, la CONAIE, ne pèse pas ses mots. Il appelle les membres de son organisation à se lever contre le gouvernement si celui-ci ne modifie pas sa politique de gestion des ressources naturelles. Sans aucun doute, l’exploitation minière, même avec les meilleures précautions, comporte toujours des risques environnementaux. Mais comment, pour une économie si fragile comme celle de l’Equateur, promouvoir des changements sociaux sur le long terme sans disposer de ces revenus de la nature ?

Selon Alberto Acosta, l’initiative ITT Yasuni est certainement un modèle à développer pour y parvenir, à condition que la communauté internationale assume sa part de responsabilité dans la protection de la biodiversité et contribue au développement de technologies vertes et des énergies propres. "Pour rompre avec la dépendance vis-à-vis des revenus du pétrole, des mines, et d’autres activités périlleuses pour notre nature, nous devons absolument diversifier notre économie et modifier notre matrice énergétique. L’Equateur dispose d’un potentiel énorme en termes d’énergies photovoltaïque, hydraulique, marémotrice et géothermique : reste à trouver les moyens pour l’exploiter..."