Vous pouvez crier, je n’ai pas peur, j’ai raison." Toute droite et blonde, vêtue de noir, la socialiste portugaise Edite Estrela, n’était qu’indignation ce mardi midi à Strasbourg, à l’heure où son rapport sur "La Santé et les droits sexuels et génésiques" coulait corps et biens. Venait en effet d’être adoptée à la majorité des voix, de droite et d’extrême droite, une résolution alternative qui signifiait tout simplement que son texte n’avait pas lieu d’être car il concernait des questions dont l’Europe n’avait pas à se mêler.

"Le droit à l’avortement, à l’éducation sexuelle, au planning familial, à la contraception, à la procréation médicalement assistée ou à la santé sexuelle est en effet du ressort des Etats membres, mais cela n’empêche pas que le Parlement européen en discute et donne son avis", commente la Belge Anne Delvaux qui a voté contre la résolution alternative pourtant soutenue par son propre groupe du Parti populaire européen (centre-droit). Pour sa part, elle aurait souhaité "un vrai débat" pour pouvoir discuter de ce rapport d’Edite Estrela, pourtant bien imparfait à ses yeux car "il brassait trop de choses" et "manquait de finesse". "L’objection de conscience des médecins face à l’avortement ne peut être évacuée d’un revers de la main même si l’avortement doit rester un droit accessible à toutes les femmes", dit-elle en évoquant aussi l’éducation sexuelle que le texte originel voulait inclure "de manière interactive" dès l’école primaire. "D’accord pour que cela soit obligatoire dans le secondaire mais, à mon sens, tous les enfants ne sont pas mûrs pour ce genre d’enseignement dès leurs premières années d’école, ça ne va pas de soi…"

Une rapporteuse trop carrée

Etonnamment, deux autres Belges, les socialistes Marc Tarabella et Véronique De Keyser, la rejoignent sur les aspérités de "la manière Estrela" alors que tous deux se sont indignés du vote de ce mardi. "Je soutiens la moindre virgule du rapport", dit la première, "mais au Parlement européen, il faut peaufiner les meilleures idées, jouer de compromis. Edite Estrela a affiché une détermination très - trop ? - dure en une période de fin de législature où chacun marque son territoire et ça a mené au clash". Marc Tarabella est quant à lui "très triste" d’une opportunité ratée pour le Parlement européen de se montrer "plus progressiste" mais regrette l’attitude "cabrée" de la rapporteuse.

On peut toutefois s’interroger sur la violence des attaques dont Edite Estrela a fait l’objet ces derniers mois et se demander aussi dans quelle mesure celles-ci n’ont pas contribué à sa radicalisation. Les lobbies en tout genre se sont en effet déchaînés contre elle dans ce que la Française Nicole Kiil-Nielsen définit comme une "campagne de désinformation orchestrée par les mouvements ultra-conservateurs qui bénéficient d’un très large écho dans l’hémicycle".

Un argument repris par la socialiste grecque Maria Eleni Koppa pour qui le vote de ce mardi est "un échec démocratique terrible, quelques mois avant les élections européennes, à l’heure où montent les populismes". "A quoi sert-il que l’Union se soit dotée d’une Charte des droits fondamentaux si le Parlement ne peut se saisir de questions qui relèvent des droits à la santé et à la maîtrise de sa vie et de son corps ?", dit-elle en pressentant des jours sombres pour l’Europe.

Forte de trois législatures, Véronique De Keyser est moins pessimiste et dit avoir senti "des évolutions sur toutes ces questions". "Le Portugal avance, Edite Estrela en est l’incarnation. L’Irlande aussi, certains députés venus de pays d’Europe centrale et orientale changent doucement de discours…"

Quant à Marc Tarabella, il compte bien revenir au Parlement européen après les élections et retrouver sa place à la commission des Droits de la femme. Pour, notamment, reprendre le dossier du congé de maternité, aujourd’hui au point mort.