Au Burundi

C’est une maladie invalidante et dégradante qui ne dit pas son nom. Ici, on l’appelle maladie " d’arrière-cour" , terme presque poétique s’il ne traduisait une réalité qui l’est beaucoup moins. Au Burundi, 4 000 femmes meurent chaque année en couches et 1 200 développent une fistule obstétricale, lésion entre le vagin et la vessie qui, si elle n’est pas traitée, entraîne une incontinence urinaire bien souvent synonyme d’exclusion sociale. Ces fistules sont généralement provoquées par un accouchement prolongé ou un arrêt dans la progression du travail. Elles peuvent également être la conséquence d’un viol.

Au centre de santé Urumuri à Gitega (deuxième ville du pays), Médecins Sans Frontières assure la prise en charge gratuite des femmes souffrant de fistules obstétricales. Quelque 800 "réparations" ont pu être menées à bien en deux ans.

Handicap International intervient en amont, par l’identification des cas et en prenant en charge le transport de certaines des patientes.

Le travail de prévention et de sensibilisation porte ses fruits : " Au début, les femmes n’osaient pas pousser la porte du centre, maintenant, elles osent ", note Bénigne, assistante psychosociale. Un "numéro vert" est également en service : " Ce sont souvent les maris qui appellent."

En effet, traitée dans les six semaines, une fistule peut se résorber sans devoir recourir à l’acte chirurgical.

Davantage que réparer, l’objectif à long terme est d’amener les femmes à donner la vie dans un environnement médicalisé. " La fistule, c’est la maladie de la pauvreté , explique le D r Aristide Bishinga. Les femmes ne bénéficient pas d’un minimum de confort pour l’accouchement et la décision de se rendre dans un centre de santé est beaucoup trop tardive si l’on tient compte des distances à parcourir et des moyens de communication. Quand le travail a commencé, il est trop tard."

A Gitega, elles étaient une quarantaine lors de notre visite. Certaines avaient déjà été opérées et attendaient de profiter d’une vie nouvelle. Les autres étaient toujours dans l’expectative. Si l’acte chirurgical est source d’inquiétude, la perspective d’une guérison est souvent plus forte que tout. Les patientes sont hospitalisées trois semaines, voire davantage. Alors, pour alléger le quotidien, Datus Gihugugi, promoteur de santé chargé du suivi social, n’a pas son pareil pour "ambiancer" . Une vingtaine de dames, parfois accompagnées d’enfants en bas âge, pousse la chansonnette. Le reportage qui s’annonçait délicat, voire pesant, en deviendrait presque joyeux. Une sacrée leçon d’optimisme pour le moins.

Régine a 45 ans et son opération était prévue pour le lendemain. " Cela fait vingt-cinq ans que je souffre de cette maladie, je n’ai pas peur de l’opération, c’est pour moi une délivrance." Le premier mari de Régine l’avait rejetée, son deuxième époux est décédé. Une fois sortie du centre, elle retournera auprès de ses quatre enfants.

La sortie de Julienne était programmée pour le lendemain. A 47 ans, elle a attrapé une fistule alors qu’elle accouchait de son douzième enfant. Un scénario assez rare. Malgré la maladie, Julienne peut s’estimer veinarde. Contrairement à la plupart des femmes qui ont une fistule, son mari ne l’a pas bannie; au contraire, c’est lui qui l’a amenée au centre de santé. Il est régulièrement venu la soutenir. " Quand je serai rentrée dans ma province, je vais parler aux femmes et leur dire qu’elles ne doivent pas avoir peur de venir ici. Moi, si je n’habitais pas si loin, je viendrais souvent ici pour remercier le personnel."

En attendant, Julienne devra respecter scrupuleusement les recommandations postopératoires : " Elles doivent boire 4 à 6 litres d’eau par jour, ne pas avoir de rapport sexuel pendant trois mois et a fortiori ne pas avoir d’enfant avant un an. En général, cela se passe bien ", note le Dr Bishinga. Un petit schéma valant mieux qu’un long discours, les règles postopératoires à observer sont expliquées aux maris par l’entremise de dessins.

Malgré tout, pour ne pas subir les approches d’époux impatients, certaines femmes optent pour un retour de trois mois chez leurs parents. Quant aux moyens contraceptifs, s’ils sont gratuits au Burundi, ils restent largement méconnus de la population.