Envoyé spécial en Egypte

Dans les guides touristiques, Mansoura y figure en quelques lignes, pour signaler qu’ici le roi Saint-Louis subit en 1250 une défaite cuisante lors de la septième croisade et, qu’arrêté, il dut négocier sa liberté contre rançon. A part cela, cette grande ville du delta du Nil, à deux heures et demies d’autobus du Caire, offre peu d’intérêt pour l’étranger. Pour faire bref : de grands immeubles de briques et de béton, aucun McDonald’s (des manifestants antiaméricains l’ont fait fuir), quelques étudiants malaisiens venus étudier la charia et un car-wash qui lave à la fois les voitures et les tapis.

Ville insignifiante ? Pas pour les Frères musulmans. Un ancien guide suprême est originaire de la ville, de même que le principal homme d’affaires qui soutient la confrérie, Kairat Al-Chater. Mansoura est un bastion de la confrérie. Et aux prochaines élections législatives qui débutent le 28 novembre en Egypte, la ville est l’une des circonscriptions où le parti des salafistes (Al Nour, La Lumière) s’est volontairement effacé pour faire la place au nouveau parti des Frères, le parti de la Liberté et de la Justice.

Tête de la liste à Mansoura : Hani Yousri, un prêcheur charismatique revenu d’Arabie Saoudite après la chute du régime Moubarak et qui s’emporte dans ses sermons contre tout Etat civil qui n’aurait aucun lien avec la religion. "Le candidat salafiste aux élections s’est retiré devant son ancien professeur ", explique Mohamed Adel, 23 ans, membre de la confrérie. Dans quelques mois, Mohamed rejoindra l’armée égyptienne pour un service militaire allongé à vingt-sept mois en raison de son diplôme d’ingénieur civil.

Les Frères ont donc un boulevard devant eux, pour la campagne électorale, et ils ne s’en privent pas, continuant leur action sociale et religieuse. Ils sont présents sur tous les fronts dans le gouvernorat de Dakahlia, lequel inclut Mansoura et environ cinq millions d’habitants : distribution de tracts dans les mosquées, les rues et les écoles; distribution de pain et d’huile; des camps pour la Da’wa (promotion des valeurs de l’islam); des opérations de nettoyage dans certains villages.

" En raison de la grève des policiers, les Frères musulmans se sont occupés pendant quatre jours de gérer la circulation aux carrefours. Je l’ai fait moi aussi. Et certains m’ont dit : je voterai pour vous parce que vous faites du bien ", dit Mohamed.

A Mansoura, les candidats du Parti de la Liberté et de la Justice suivent aussi des cours de gestion et de finance qui respectent les principes du Coran. Même si les Frères prônent un Etat égyptien séculier, inspiré par la charia et respectueux de la minorité copte, ils suivent religieusement le principe de globalité qui donne le sentiment aux Occidentaux que religion et politique sont chez eux étroitement mêlés.

Les alliances locales avec les salafistes accroissent les craintes que les Frères se rapprochent dangereusement du wahhabisme saoudien et finissent par prôner en Egypte un Etat dominé par les religieux. Les Frères s’en défendent. " Les salafistes sont aussi les frères de l’Egypte et si nous sommes à leurs côtés, ce sera dans une démarche qui respectera la loi et les libertés ", a dit récemment l’un des porte-parole de la confrérie, Saad Al-Husseini (cité dans le livre de Xavier Ternisien, "Les Frères musulmans", Editions Pluriel).

Alliés ou rivaux ? Pour Khaled Hamza, fondateur d’un think tank au sein de la confrérie, les partis laïcs ne sont pas les principaux rivaux du Parti de la Liberté et de la Justice. " Nous craignons bien plus les salafistes qui viennent chercher les électeurs dans les mêmes zones et couches de la population ", dit-il.