Le bilan de l’intervention américaine en Irak est-il plus positif que négatif ?

Il y a eu des éléments positifs. C’est d’abord et avant tout la chute d’une dictature. Ensuite, et de manière paradoxale, le conflit en Irak a établi le caractère illusoire d’imposer une issue politique par la force. La démocratie ne s’impose pas par les armes. Les projets des néoconservateurs ont été remis dans les bibliothèques des idéologues. Il y a d’autre part nombre d’aspects qui sont beaucoup plus négatifs. Le bilan humain est d’abord dramatique. Plus de 4 000 soldats tués en Irak du côté américain. Il faut y ajouter des dizaines de milliers de blessés, ainsi qu’un taux de suicide particulièrement élevé. Et pour tout ce qui relève du “post traumatic stress disorder”, une notion qu’on connaît bien depuis la guerre du Vietnam, on peut estimer que 300 000 soldats ont été atteints par ce syndrome. Le bilan financier est aussi terriblement négatif. Plus de 800 milliards de dollars ont été consacrés pour cette guerre par le budget américain et pour le résultat obtenu, c’est cher payé. Son impact sur l’instabilité économique qu’on connaît est lié à ces dépenses.

Et du côté irakien ?

Les chiffres sont plus difficiles à établir, mais on estime à 600 000 le nombre de victimes irakiennes, auxquelles il faut ajouter plusieurs millions de personnes déplacées à l’intérieur ou à l’extérieur du pays.

L’image des Etats-Unis n’a-t-elle pas été dégradée ?

Si. Les images d’Abou Ghraib comme celles de Guantanamo ont beaucoup affecté la crédibilité américaine sur la scène internationale. Dès 2002, Barack Obama avait pris position de manière virulente contre le lancement de cette guerre, alors qu’il existait un consensus favorable à l’intervention. Je voudrais aussi insister sur la perte de temps qu’a occasionnée cette intervention sur le dossier israélo-palestinien, aujourd’hui en perdition. Or, pour l’avenir de la région et la stabilité mondiale, on ne peut que le déplorer.

Est-ce qu’aujourd’hui l’Irak est stabilisé ?

Les informations dont on dispose sur les attentats et les violences ne donnent pas l’impression que la stabilisation soit un processus engagé. Au contraire, cette guerre a avivé un certain nombre de fractures dans la société irakienne.

Cette intervention, et ses échecs, vont-ils amener les Etats-Unis à se désengager du statut de “gendarme du monde” ?

C’est un statut qu’ils n’ont jamais revendiqué de manière officielle. Ceci étant dit, si on prend la situation qui était celle du début de l’année 2001, à l’arrivée de Bush, et celle prévalant 10 ans plus tard, la combinaison des guerres d’Irak et d’Afghanistan a déstabilisé le potentiel militaire américain ainsi que la crédibilité internationale des Etats-Unis. Et donc la capacité d’action des Etats-Unis s’est amoindrie. Pendant ce temps-là, le reste du monde a évolué, un certain nombre de puissances ont émergé, et la position des Etats-Unis s’est affaiblie malgré les tentatives de l’administration actuelle en termes internes et internationaux.