Dans son nouvel ouvrage, "Du Printemps arabe… à l’automne islamiste" (éd. Hugo, 380 p.), Walid Phares explique en quoi la vague laïque et libérale du Printemps arabe a été abandonnée par le monde libre. "L’Ouest libéral a trahi l’Est libéral, opérant un rapprochement avec les intégristes", écrit ce spécialiste du monde arabo-musulman et du jihadisme. Ce Libanais d’origine vit depuis plus de vingt ans aux Etats-Unis où son expertise l’a conduit jusqu’au Congrès. Il a conseillé le Républicain Mitt Romney durant la dernière campagne présidentielle. "La Libre" l’a rencontré.

Les Etats-Unis ont privilégié le dialogue avec les islamistes dès 2009. Au vu de l’échec qu’ils sont en train d’essuyer au pouvoir, était-ce une bonne voie et est-elle encore porteuse ? Ne fallait-il pas plutôt soutenir les différents pans des sociétés civiles ?  
Ce serait la réponse naturelle si les démocraties occidentales voulaient vraiment voir des démocraties libérales au Moyen-Orient. Les élites à Washington et à Bruxelles sont-elles vraiment décidées à voir ces sociétés se développer ? Il y a encore une position hautaine de nos pays qui suggère que les Arabes, les Nord-Africains, les Levantins ne pourront jamais être démocrates. Mais ce n’est pas la raison principale. L’administration Obama a été très mal conseillée par des élites, par des think tanks - et je suis bien placé pour le savoir - qui étaient partiellement voire principalement financés par des pétrodollars, donc par des aides provenant des élites du Moyen-Orient. Ces élites-là n’ont pas intérêt à voir la montée du libéralisme démocratique ou laïque, ou l’affirmation du rôle des femmes (dans leur pays). Rien de nouveau, cela dure depuis des décennies, mais ces élites-là ont amené les conseillers de l’administration à préconiser un engagement avec les Frères musulmans.  

Le dialogue avec les islamistes modérés est-il à remettre en cause ?  
Je suis pour le dialogue, même avec les islamistes les plus durs. Mais il y a une différence entre le dialogue et le partenariat. L’administration américaine n’a pas fait cette distinction. Elle a pensé que le dialogue signifiait qu’on pouvait envoyer des millions de dollars, ou inviter des délégations de Frères musulmans. En Egypte, cela a donné l’impression que les Etats-Unis étaient en train de se lier aux Frères musulmans, ce qui a généré cette réaction immense (la seconde révolution, l’été dernier, NdlR).  

Quelle voie préconiserait aujourd’hui le conseiller au Congrès que vous êtes ?  
Je ne suis ni républicain, ni démocrate. Le gouverneur Romney, que j’ai conseillé sur le Moyen-Orient, était très intéressé par une nouvelle politique stratégique pour les Etats-Unis qui serait l’équivalent de ce que le monde occidental avait fait en s’engageant aux côtés des dissidents soviétiques et d’Europe de l’Est. L’idée était d’identifier les Lech Walesa et Vaclav Havel de l’Orient et de la Méditerranée. Notre projet consistait à engager un partenariat avec les forces démocratiques les plus faibles - les étudiants, intellectuels, femmes, minorités - et lentement pousser avec ses forces-là vers les forces les plus libérales des sociétés musulmanes, afin de renverser l’équilibre existant. Je n’ai jamais préconisé de poursuivre l’appui aux dictatures mais bien un changement d’équilibre en laissant l’initiative aux forces démocratiques.  

En Tunisie, où les choses tournent mal, l’administration issue des urnes était une coalition entre les islamistes et les forces libérales. Pourquoi cette alliance, qui semblait la plus intéressante sur papier, va-t-elle vers l’échec ?  
On est toujours impressionné en Occident par la capacité des islamistes à s’engager dans un plan phasé, et de nous montrer ce que nous aimons : élections, coalition… Mais à l’instar de l’Iran en 1979, si les premières coalitions après les révolutions sont dirigées par les plus militants et si ceux-ci ne se réforment pas, cela échoue. J’ai toujours indiqué au Congrès que l’outil de mesure permettant de savoir si les islamistes évoluent vers la démocratie était la réforme interne de leur parti, pas les coalitions qu’ils forment. Après la Guerre froide, les partis communistes se sont transformés en partis socialistes ou sociaux-démocrates. Ce grand changement se fait en général quand les partis se réorganisent, le déclarent d’abord à leurs membres, puis à l’opinion publique. Si cela ne se passe pas ainsi, tout n’est que tactique. Ennahda en Tunisie sait très bien ce que l’Occident veut, donc il achète du temps. Ils ont dit : nous faisons les élections, nous sommes bien organisés, nous bâtissons la coalition, et nous consultons l’opposition laïque. Mais dès qu’ils sont au pouvoir, ils changent lentement pour ramener le pays vers ce qui n’est pas une démocratie libérale.  

Le facteur bloquant tout changement au Moyen-Orient n’est-il pas aussi économique : tant qu’il y aura des hydrocarbures dont l’Occident aura besoin, cela n’incitera pas ces Etats à changer et donc les sociétés à prendre leur destin en main. Dès lors, la perspective d’une indépendance énergétique américaine ne représente-t-elle pas une lueur d’espoir pour ces peuples ?  
Cette indépendance énergétique mènera aussi à une indépendance politique. Les Etats-Unis sont en train de produire beaucoup plus d’énergie et cela va s’accélérer. Cela va inciter au changement politique : l’idée est, d’abord, de devenir de plus en plus indépendants aux Etats-Unis mais aussi en Europe, et d’aider ensuite les forces démocratiques. Donc, les forces pétro-autoritaires du Moyen-Orient, y compris les jihadistes, vont se confronter à un double mouvement. D’une part, ils auront moins de pétrodollars et donc de moins en moins d’influence politique. D’autre part, il y aura une montée des sociétés civiles. Mais il faut un architecte en Occident pour constater cela.