Voué aux gémonies par ceux qui voyaient en lui l’équivalent de Satan, vilipendé ou stigmatisé par les autres, le chef du bureau de la CIA à Léopoldville à l’époque de l’indépendance du Congo, Larry Devlin, a publié ses mémoires sur cette époque de sa vie en 2008. Les voici qui paraissent en français. Mais a-t-il encore quelque chose à nous apprendre, près d’un demi-siècle après des faits qui ont été analysés et commentés un nombre incalculable de fois ? Non et oui.

Non, si l’on attend des révélations fracassantes. La plupart d’entre elles ont, en effet, déjà été faites, essentiellement dans l’ouvrage du Belge Ludo De Witte, "L’assassinat de Lumumba" (Karthala, 2000), qui entraîna la constitution de la commission d’enquête parlementaire sur la mort de Lumumba, et dans le rapport de cette dernière. Le lecteur averti sait donc déjà (et, grâce à la commission d’enquête belge, peut le croire) que Larry Devlin n’a pas assassiné Lumumba, bien qu’il en ait reçu l’ordre du président Eisenhower lui-même.

Oui, si l’on s’intéresse à de plus petits détails, parfois capitaux pour comprendre l’époque. Le récit de Devlin fait ainsi apparaître une proximité bien plus étroite entre lui et Mobutu que ne l’admettent généralement les partisans du Léopard. Il montre, en outre, à quel point les Américains se préoccupaient peu du sort du Congo, obnubilés qu’ils étaient par la seule guerre froide; si Washington s’intéresse de près à ce qui se passe dans le futur Zaïre, c’est parce que Moscou a décidé d’y tenter sa chance.

Au fil du récit - et pour autant qu’on puisse se fier à un homme pour qui la désinformation est un outil de travail - apparaissent des figures historiques, dans des rôles généralement attendus, sauf pour Christophe Gbenye, dirigeant en contact avec l’agent de la CIA et qui aurait choisi le camp rebelle par dépit de n’avoir pas été choisi comme Premier ministre.

Comme d’autres ouvrages racontant la période de l’indépendance du Congo, le livre de Devlin vient mettre à mal l’affirmation courante selon laquelle la propension des forces armées congolaises à générer des situations surréalistes serait un "héritage du mobutisme". Dès juillet 1960, montre l’auteur, " un jeu mortel était en cours mais personne ne semblait connaître les règles ".

Une mention spéciale doit être faite de la traduction, exceptionnellement mauvaise. Le texte français est parfois si stupide et témoigne de tant d’ignorance qu’il semble conçu par une machine, bien que le "travail" soit signé d’une Michelle Copmans. Plusieurs passages du livre resteront ainsi malheureusement incompréhensibles au lecteur ignorant l’anglais.

"J’étais chef de la CIA au Congo - Mémoires" Larry Devlin. Ed. Jourdan, 351 pp., env. 22 euros.