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Les mercenaires du Pentagone entrent dans l'Irak de Jay Garner

FRANÇOIS MISSER (*)

Publié le - Mis à jour le

ENQUÊTE

Le nouveau proconsul de l'Irak, le général en retraite Jay Garner, en charge du Bureau de reconstruction et d'aide humanitaire, n'est pas seulement le PDG en congé sans solde de la société «SY Coleman», qui a fourni une assistance technique au système américain de missiles antimissiles Patriot. Le général est aussi l'émanation d'un puissant groupe industriel, «L-3 Communications», coté sur le New York Stock Exchange, qui possède, outre «SY Coleman», le fleuron du mercenariat d'entreprise américain: la société MPRI («Military Professional Resources Inc.»).

Selon nos confrères du «Glasgow Sunday Herald», le vice-président du National Group, une branche de MPRI, le général Jerry Bates aurait d'ailleurs été chargé par Garner des opérations logistiques dans la nouvelle administration américaine de l'Irak.

Conformément à la tendance croissante à la privatisation des fonctions de défense aux Etats Unis, MPRI et d'autres sont en effet appelées à jouer un rôle important dans l'après-guerre, comme l'anticipait début mars le magazine américain «Fortune» (1). MPRI, rachetée en 2000 par «L-3 Communications» pour environ 40 millions de dollars, ne manque pas d'atouts pour affronter le défi. Cette société fondée en 1987, dont le QG est situé à une portée de canon du Pentagone, à Alexandria (Virginie) et aujourd'hui dirigée par l'ancien chef d'Etat Major de l'US-Army, le général Carl Vuono, offre une gamme impressionnante de services au Département de la Défense et aux autres clients. L'offre va du recrutement à l'entraînement, à l'instruction, à l'élaboration de la doctrine stratégique, à la conception des «war games», au renseignement et à l'assistance opérationnelle. Les hommes de MPRI se sont incrustés jusque dans le bureau de l'Inspection générale du ministère de la Défense. Ses stratèges enseignent à l'«US Army War College».

Dans la phase qui s'amorce en Irak, MPRI offre encore son expertise en matière de maintien de l'ordre, de stabilisation de la situation militaire et de formation des dirigeants dans le contexte de la transition à la démocratie. En résumé, MPRI est en mesure de planifier la guerre, de reconstruire une armée, une police et une administration, une fois le dommage causé.

Il y a des précédents. MPRI a équipé et formé en 1994 l'armée croate, contribuant à l'élaboration du plan de bataille, lors de l'offensive en Krajina qui s'est soldée par l'exode de 150000 civils serbes. Elle a prodigué plus tard des services similaires auprès de l'armée bosniaque, de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) et de l'armée macédonienne. Non sans problèmes: en juin 2001, il a fallu une opération de commandos américains pour exfiltrer 17 instructeurs de MPRI dépêchés auprès de la 113e brigade de l'UCK. Plus récemment, MPRI a élargi son champ d'action à la formation de la police et de l'armée colombienne.

Le maintien de la paix fait aussi partie de la gamme des services proposés. Paradoxalement, alors que les faucons de l'administration Bush vouent l'Onu aux gémonies, MPRI et d'autres sociétés constituées en un consortium, ont proposé au Conseil de sécurité pour un montant représentant 20% d'une opération des casques bleus, leurs services pour le maintien de la paix au Congo-Kinshasa, révélait en février le «Southern Africa Monthly Regional Bulletin» de Washington. On a affaire à une véritable multinationale. MPRI est en effet aussi le bras du Pentagone pour l'assistance technique à l'armée nigériane et à l'«Africa Crisis Operations Training Assistance Program» (Acota). Elle conduit de surcroît un programme de modernisation des méthodes et des équipements de l'armée bulgare ainsi que la formation d'instructeurs militaires à Taiwan.

Bien avant le déclenchement de la guerre d'Irak, MPRI, se trouvait en pole position dans cette région, entraînant au Koweit des unités de combats de l'US Army ainsi que la Garde nationale locale. L'essor de MPRI n'est pas un phénomène isolé. Pendant la guerre du Vietnam, des sociétés comme «Vinell» ou «Pacific Architect and Engineers» ont commencé à exécuter des contrats de sous-traitance dans des domaines tels que le génie civil, jusqu'à assumer par la suite des tâches militaires.

Depuis, la tendance à la privatisation n'a fait depuis que s'accentuer et le mouvement va s'accélérer. D'ici à 2006, le Département de la Défense (Dod) a prévu de privatiser 237000 postes dans les domaines de la logistique et du soutien (transport, hébergement, restauration, maintenance) Pour les prestataires de services militaires, l'opportunité est considérable. Des sociétés jusqu'alors sans lien avec la défense, tels que «Cubic», se lancent dans l'aventure. Celles qui n'ont pas les compétences militaires, suffisantes lancent des OPA sur les compagnies militaires privées. Outre le rachat de MPRI par «L 3-Communications», l'an dernier, «Dyncorp» a été absorbée par «Computer Science Corp», une société de technologie de l'information, pour un milliard de dollars. Le calcul a été excellent: en 2002, le chiffre d'affaires de «Dyncorp» a augmenté de 18% à 2,3 milliards de dollars.

Autre armée privée, «Dyncorp», liée à l'ex-directeur de la CIA James Woolsey, a rafflé l'an dernier le marché de la sécurité du président afghan Hamid Karzai, soutenu par les Etats-Unis. Sur le terrain, à Kaboul, relate «Fortune», on a du mal à distinguer les anciens membres de la Delta Force, employés par «Dyncorp», qui patrouillent les armes à la main, des forces spéciales officielles. Cette société, dans le cadre d'un contrat du Département d'Etat, a commencé à recruter des policiers et des gardiens de prison en retraite pour l'Irak, invités à poser leur candidature en écrivant à «cops.recruiting @dyncorp.com» ou à visiter le site «www.policemission.com». Leur mission consistera à sélectionner, à entraîner et à superviser la future police irakienne. La paie est généreuse (80000 dollars pour un contrat d'un an plus des primes de risque), et on ne requiert même pas des candidats une connaissance, fût-elle sommaire de l'arabe. Petite ombre au tableau: avant même son démarrage, le contrat est controversé. L'«Observer» de Londres relève que cette société a financé le Parti Républicain à hauteur de 150000 dollars et les activistes américains anti-guerre se demandent si ce contrat n'est pas une sorte de «kick-back» (renvoi d'ascenseur) de la part de l'administration Bush envers les généreux donateurs. Des esprits critiques rappellent le passé sulfureux d'une société dont les pilotes sont accusés d'avoir causé des dommages écologiques et sociaux importants en arrosant les champs de pavot et de coca en Colombie (2). Une plainte a été introduite contre «Dyncorp» par des paysans équatoriens dont les cultures ont été détruites lors des fumigations mal ciblées au-delà de la frontière, ayant provoqué des maladies et des décès dans leurs rangs.

Enfin, les opérations de «Dyncorp» ne sont pas forcément en conformité avec le droit international, comme en témoigne le contrat de 3 millions de dollars signé avec le Département d'Etat en 2001, pour un soutien logistique et l'entraînement des rebelles du Sud-Soudan (3).

Le hasard faisant bien les choses, on spécule à Washington sur la nomination de James Woolsey en tant que ministre de l'Information de l'administration civile de Garner. L'homme a des contacts sur place. Il a été associé par le cabinet d'avocats «Shea and Gardner», qui a fait la promotion de Ahmad Chalabi, le dirigeant du Congrès national irakien, l'enfant-chéri du Pentagone. Il est aussi vice-président de «Booz Allen Hamilton», une firme de consultance qui a développé un modèle d'organisation de la société irakienne après la première guerre du Golfe. Enfin, il est aussi membre avec Richard Perle du «think-tank» néo-conservateur, la Fondation pour la Défense de la Démocratie. Son programme tient en une phrase: «Seule la peur rétablira le respect (des Arabes) à notre égard» ...

Concurrente des deux premières, «Vinnell», basée aussi en Virginie, à Fairfax, a décroché un contrat de 163 millions de dollars pour un programme de modernisation de la Garde nationale d'Arabie Saoudite (75000 hommes). Comme MPRI et «Dyncorp», elle est le fer de lance d'un empire industriel («BDM International» du Groupe Carlyle dirigé par l'ex-secrétaire d'Etat à la Défense de Ronald Reagan, Franck Carlucci). Mais en matière de commandes, la meilleure performance a été accomplie par la firme texane, «Kellogg, Brown and Root» (KBR), filiale de «Halliburton», la société de services pétroliers dont Dick Cheney fut PDG avant d'être désigné vice-président par George W Bush. A ceux qui s'interrogent sur le lien éventuel entre la générosité de KBR envers le Parti républicain et l'importance des contrats engrangés, le vice-président affirme qu'il est étranger au fait que la manne tombe sur son ancienne compagnie. Cela n'a pas empêché le contrat de 7 milliards de dollars octroyé par l'«US Army Corps of Engineers» pour éteindre les incendies de puits de pétrole et restaurer l'infrastructure de production pétrolière de l'Irak, de faire couler beaucoup d'encre. Est mise en cause l'absence de procédure d'appel d'offres ouvert, que l'administration justifie par des considérations de confidentialité dictées par des impératifs de sécurité.

Quoi qu'il en soit, KBR est depuis l'an dernier et pour dix ans, le fournisseur exclusif du soutien logistique aux opérations de l'US Army et de l'US Navy (nourriture, construction de bases, entretien fourniture d'énergie et de carburant), dans le cadre du programme «Logistics Civil Augmentation Program» (Logcap), lancé en 1985 par l'armée de Terre. Son premier contrat a été passé en Somalie en 1992 (62 millions de dollars). Les autres ont été exécutés au Rwanda, en Haiti, en Arabie Saoudite et au Koweit. Le record est le contrat bosniaque (2,2 milliards de dollars). Elle a aussi assuré la maintenance du camp de Bondsteel au Kosovo et d'autres contrats en Asie centrale. Toujours dans le cadre du programme Logcap, on trouve aussi sur le rang «Fluor» qui a construit des héliports et des pistes d'aviation à Timor Est, et fait don de 275000 dollars au Parti républicain, lors de la dernière campagne présidentielle.

Ce ne sont là que quelques exemples de la mutation rapide survenue au cours de la dernière décennie, qui s'explique par la diminution du tiers des effectifs de l'armée américaine, que ses patrons veulent confiner à leur tâche spécifique de combat. Sans pour autant exclure l'intervention de privés dans certaines tâches du genre. Du coup, sur et autour du théâtre d'opérations, le nombre de privés assignés aux tâches de soutien, de formation et autres, a grimpé en flèche de un pour cinquante personnes durant la dernière guerre du Golfe à un pour dix au cours de la mission de maintien de la paix en Bosnie en 1996. Un autre élément qui a contribué à cette évolution vers une plus forte dépendance envers le privé est la complexité croissante des équipements et partant les compétences requises pour les maîtriser.

L'autre facteur est politique. Le recours à des combattants, voire à des auxiliaires de combat privés, en d'autres temps, qualifiés de mercenaires, présente pour l'administration qui les emploie l'avantage de la déresponsabilisation. Lorsqu'un avion de la société «Northrop Grumman», une autre compagnie militaire privée agissant pour le compte du Département de la Défense, fut abattu par la guérilla colombienne au début de l'année, le représentant démocrate de l'Illinois, Jan Schakowsky s'est plaint du manque de transparence de la société employant les trois passagers capturés à propos des circonstances de la mission. Le recours au privé, apparait donc comme une alternative commode à une politique de défense sous le contrôle du Congrès. Enfin et surtout, la privatisation de la défense est un marché extrêmement lucratif. En sept ans, de 1994 à 2001, le Département de la Défense a passé 3061 contrats avec 12 compagnies américaines pour un total de 472 milliards, cent fois supérieur au PIB annuel du Congo-Kinshasa. «Fortune» cite une estimation selon laquelle, même si la guerre d'Irak n'avait pas eu lieu, de toutes manières, le Pentagone aurait versé cette année au moins 30 milliards de dollars ou 8% de son budget total aux compagnies militaires privées.

© La Libre Belgique 2003

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