Selon le magazine américain Forbes, on dénombre cette année 62 milliardaires en Russie, dont 50 habitent Moscou, ce qui fait - sur ce plan - de la capitale russe la seconde ville du monde après New York, qui abrite 60 milliardaires. Quant aux millionaires russes, leur nombre a dépassé cent mille personnes. Dans les deux cas, cependant, les chiffres sont très approximatifs dans la mesure où n’est comptabilisée que la partie officiellement visible de l’iceberg.

Car on ne doit pas oublier que le pouvoir administratif, à tous les niveaux, reste toujours, en Russie, une source de richesse presque, sinon aussi importante, que l’activité économique légale. Le Russe moyen ne fait pas grande différence entre la richesse des millionnaires et l’aisance matérielle plus ou moins confortable des managers, avocats, notaires, agents de publicité ou petits commerçants. Cela pour la bonne raison que cette catégorie de la population n’en représente toujours qu’une infime partie.

On voit cette situation plus clairement quand on sait que 60 % des Russes passent leurs vacances sans bouger de chez eux faute de moyens financiers. Quelque 35 % des Russes peuvent se permettre de faire du tourisme en Russie et seulement 5 %, soit 6 ou 7 millions de personnes, peuvent se rendre une ou plusieurs fois par an à l’étranger pour y passer un congé.

Il serait imprudent de sous-estimer l’importance de ce phénomène, car il représente un des nombreux facteurs qui catalysent les rancunes sociales au sein de la société russe. Les émissions touristiques publicitaires qui passent à la station radio très libérale Echo de Moscou sont systématiquement accompagnées de répliques indignées de certains auditeurs : "Et vous n’avez pas honte de raconter les délices de la cuisine italienne ou du surf en Floride à ceux qui ont du mal à assurer leur pitance quotidienne !"

Dans tous les pays civilisés, la richesse d’abord stigmatisée par les masses populaires est devenue, à travers l’histoire, un des éléments respectables de la structure sociale. En Russie, ce processus avait été brutalement interrompu par les communistes qui, pendant près d’un siècle, imposèrent aux Russes leur théorie selon laquelle tout décalage dans la situation matérielle des citoyens est un crime sacrilège. C’est là que le bât blesse.

Cruel paradoxe, en effet: dans la majorité écrasante des cas, la richesse en Russie post-soviétique est le résultat de rapines et non celui d’assiduité, d’esprit d’initiative, de souci de perfection ou de concurrence loyale. D’où l’inconfort psychologique dans lequel vivent en permanence tous les riches en Russie, et à plus forte raison les millionaires et les milliardaires.

Ceux-ci sont conscients de la haine que la majorité de la société nourrit à leur égard et se sentent, dans le même temps, impuissants contre "la justice séléctive" qui peut, à tout moment, les mettre en prison et confisquer leurs biens mal acquis au bénéfice d’un favori du Kremlin. Psychologiquement, ils ont l’impression de vivre dans un donjon et ce n’est pas par hasard qu’ils s’isolent ensemble dans des cités luxeuses, entourés de remparts infranchissables et gardés par des armées de vigiles - manie adoptée même par ceux qui ne peuvent s’installer que dans des penthouses ou des lofts dans les limites des grandes agglomérations.

Leur comportement porte également ce caractère grégaire. Descendants des deux ou trois générations de roturiers qui, pendant l’époque soviétique, ont définitivement perdu les dernières notions de civilité et de bon goût, les riches russes sont hantés par un besoin quasi physiologique d’extérioriser leur réussite, ce qui est pour eux l’unique moyen de s’affirmer dans leur sentiment de supériorité. D’où cet épisode sordide très récent: lors d’une réception "mondaine", Sergueï Polonsky, jeune multimillionaire russe, accueillait les invités en répétant à la cantonade: "Ceux qui ont moins d’un milliard de dollars peuvent aller se faire f...".

Souvent dépourvus d’une véritable personnalité, ces malheureux ne dépensent leur argent que pour acquérir des accessoires de toutes sortes, censés fabriquer une image digne de leur statut. Tel le milliardaire Vladimir Voronine, qui s’exhibe partout avec la gloire pâlissante Naomi Campbell, ou Roman Abramovitch, qui collectionne les équipes de foot ou les yachts de luxe qu’il transforme en vrais bâtiments de guerre, ou encore ce riche anonyme qui, venu en Afrique du Sud lors de la Coupe du monde de football, a acheté pour vingt mille euros une vuvuzela incrustée de diamants.

Persuadés que le monde entier est aussi vénal que la Russie, ces milliardaires voient leur conviction de plus en plus souvent démentie à leur dépens. Comme à Forte dei Marmi, station balnéaire de Toscane, dont le maire a interdit en juillet, pour les vingt ans à venir, la vente de maisons nouvellement construites aux Russes qui infestent ces lieux et n’hésitent pas à dépenser quinze mille euros dans les restaurants locaux et cent mille euros la location d’une villa. "A cause d’eux, les prix chez nous, y compris ceux des loyers, ont grimpé au point de forcer certains habitants de Forte dei Marmi à quitter la ville", a expliqué le maire. "Alors j’ai dû prendre cette mesure avant que ça tourne à l’exode".