Au début du XIXe siècle, la cour des Qing y octroya, à la France et à la Grande-Bretagne, une concession qui consacra la première implantation occidentale dans l'Empire du Milieu.

L'église Notre-Dame de Lourdes et de nombreux bâtiments coloniaux témoignent encore de cette époque où Chinois et étrangers se regardaient en chiens de porcelaine.

Dans la frénésie du développement économique qui, au cours des trente dernières années, a radicalement transformé le visage de Canton (et lui a fait perdre 60 pc de ses arbres, a-t-on calculé), Shamian est restée une oasis, indéniablement le lieu le plus tranquille de l'immense métropole du sud de la Chine. Une antenne de Starbucks Coffee et une agréable pizzeria perpétuent la présence occidentale, tradition que prolongent, dans un autre esprit, les centaines de couples américains qui logent chaque année à l'hôtel du Cygne Blanc. Ils viennent adopter des petites filles chinoises et ont conservé l'habitude de descendre ici parce que le consulat des Etats-Unis était jadis voisin, ce qui facilitait l'accomplissement des démarches administratives.

Siège de la fameuse foire commerciale qui, deux fois l'an, était l'unique rencontre entre la Chine maoïste et le monde capitaliste, ville voisine de Hong Kong où l'on parle le même dialecte cantonais, Canton a été tout à la fois le laboratoire, le moteur et la vitrine des réformes économiques introduites par Deng Xiaoping en 1978.

Les Cantonais en tirent une vanité supplémentaire, eux qui se considèrent déjà comme les dépositaires d'une culture chinoise qui vaut bien celle des Pékinois et des gens du Nord. Reflet d'un chauvinisme dont l'intensité est inconnue ailleurs en Chine (pays où le provincialisme est pourtant très marqué), les Cantonais sont les seuls à vous adresser en règle générale la parole non pas en "mandarin" (la langue officielle de la Chine populaire, fondée sur la prononciation du Nord, dont l'usage est désormais systématisé), mais dans leur dialecte.

Dans les commerces, à l'aéroport et même dans la très officielle librairie Chine Nouvelle, le Cantonais vous parle en cantonais (même si vous êtes étranger). Dans le métro (d'un confort et d'une efficacité dont la Stib pourrait s'inspirer), les stations sont annoncées en cantonais. On n'imagine cela nulle part en Chine, pas même à Shang-hai. Et pas davantage dans des régions pourtant "autonomes" où vivent des minorités ethniques. Concevrait-on qu'à l'aéroport de Lhassa, une employée vous parle en tibétain, et non en chinois mandarin ?

Comme un pays étranger

Ce phénomène crée l'impression étrange, après un mois de voyage en Chine, de se retrouver soudainement, à Canton, dans un autre pays. Touristes et journalistes ne sont, du reste, pas les seuls à éprouver ce sentiment. Les millions de travailleurs migrants qui ont abandonné leurs campagnes pour trouver, sinon la fortune, du moins un emploi lucratif, à Canton et dans sa riche province, le Guangdong, sont uanimes à regretter la condescendance des Cantonais à leur égard.

Certes, les "étrangers" (en l'occurrence, les Chinois venus d'ailleurs) ne sont que rarement les bienvenus où que ce soit, mais la morgue des Cantonais est jugée particulièrement pénible. Les migrants sont devenus une dimension essentielle de la Chine des réformes; ils sont à la fois une des moteurs du "miracle économique", une de ses facettes les plus noires et un des plus grands motifs d'inquiétude pour le gouvernement. Ils seraient officiellement quelque 150 millions dans toute la Chine à avoir ainsi quitté leurs villages pour trouver un travail saisonnier ou permanent sur les chantiers et dans les usines des villes de Chine orientale, où la croissance est la plus forte et la main-d'oeuvre la plus demandée.

En vérité, ils sont sans doute beaucoup plus nombreux à en juger par les autobus qui, tous les jours, relient directement les régions les plus reculées aux grands marchés du travail comme Canton. La presse citait récemment l'exemple d'une localité du Sichuan où un quart des quatre millions d'habitants sont partis. Rien qu'à Shenzhen, un ancien village de pêcheurs devenu une "zone économique spéciale" aux portes de Hong Kong, ils sont douze millions de migrants, soit presque deux fois la population de l'ex-colonie britannique de l'autre côté de l'ancienne frontière. Les autorités du Guangdong réclament le statut de province la plus peuplée de Chine parce que, à ses 85 millions d'habitants "réguliers", s'ajoutent au moins 30 millions de migrants.

Ce sont, pour partie, les progrès obtenus dans l'agriculture qui ont permis cet exode rural. Le doublement des rendements dispense les paysans de procéder à une seconde récolte et ceux-ci préfèrent alors exercer un emploi mieux rémunéré à la ville. On estime qu'un tiers des revenus à la campagne provient désormais du travail des migrants. Toutefois, c'est la pauvreté, voire la misère, qui demeure souvent le ressort principal. La vie reste très dure dans la Chine rurale et la hausse des coûts (énergie, engrais...) rogne les marges bénéficiaires. Tous les paysans n'ont pas le loisir de se reconvertir dans la production de denrées de luxe destinées à l'exportation vers le Japon ou la Corée du Sud. S'ils partent pour la ville, c'est donc le plus souvent contraints et forcés, avec l'espoir de pouvoir faire vivre décemment leur famille restée au village, parfois avec l'ambition d'acheter une maison ou de monter une petite entreprise à leur retour au pays.

Les conditions de travail de ces migrants sont éprouvantes, quand elles ne sont pas inhumaines. Pour les décrire, les Chinois ont popularisé une expression à la fin des années 1980 : "da gong", "travailler dur, loin de chez soi", parfois jusqu'aux limites de l'épuisement. Ces ouvriers (et ouvrières) vivent sur leur lieu de travail, ne dépensent rien, transfèrent toutes leurs économies vers leur lieu d'origine (où cet argent ne contribue pas peu au développement local). L'exploitation de cette main-d'oeuvre, corvéable à merci faute de protection légale efficace (il est fréquent que les salaires soient versés avec retard et il arrive qu'ils ne le soient jamais), contribue à expliquer pourquoi les salaires n'ont augmenté en moyenne que de 10,5 pc au Guangdong, de 2000 à 2007, alors que la progression nationale est de 16,8 pc. La part du revenu urbain dans le PIB provincial a régressé, durant la même période, de 45 à 39 pc, preuve que, si le Guangdong reste une des provinces les plus prospères de Chine, ses habitants ne sont pas plus riches pour autant, au contraire.

Milieu criminogène et masse critique

Même s'ils sont là depuis plusieurs années, les travailleurs migrants ne peuvent pas obtenir de permis de résidence, le fameux "hukou" sans lequel toute existence, en Chine communiste, est condamnée à rester marginale. Sans lui, un Chinois et ses proches, s'ils l'ont accompagné, n'ont pas accès à l'enseignement, aux soins de santé et aux services publics. Livrés à eux-mêmes, ils sont on ne peut plus vulnérables. Cette population flottante est, par conséquent, un milieu criminogène qui rend plus difficile encore son intégration. Elle forme surtout, dans toute les villes de Chine, une masse critique qui peut à tout moment provoquer une explosion sociale. Beaucoup des incidents qui, ces dernières années, ont pris pour cible les autorités locales, avaient pour origine des injustices infligées à des migrants.

On comprend que le gouvernement chinois projette une nouvelle révolution : la régularisation des migrants en facilitant l'octroi des permis de résidence. Une expérience pilote est menée depuis le 1er août à Shenzhen, où toutes les personnes âgées de 16 à 60 ans qui y travaillent depuis un mois au moins sont susceptibles d'obtenir le précieux document. Des conditions liées à la propriété d'un logement ou d'un commerce sont toujours imposées et les experts déplorent que la réforme maintienne certaines formes de discrimination (les migrants n'auront pas droit, par exemple, à des indemnités de chômage). Il n'empêche que, pour la première fois dans l'histoire du régime communiste, il est question d'abolir, sinon le "hukou" lui-même, du moins la barrière que sa délivrance très sélective avait dressée entre la ville et la campagne.

Un des objectifs est clairement de désamorcer cette bombe sociale, tout en garantissant une poursuite plus ordonnée des migrations des campagnes vers les villes. Car il n'entre nullement dans les intentions de Pékin d'endiguer ce phénomène. Une main-d'oeuvre abondante est indispensable à la croissance économique et, en poussant vers le bas les coûts salariaux, à la compétitivité de l'industrie chinoise, tandis qu'à plus long terme, la Chine aspire à présenter un profil démographique comparable à celui des pays développés. Dans ceux-ci, la population urbaine représente 75 pc du total, alors que la proportion n'est encore que de 25 pc en Chine. Plusieurs centaines de millions de paysans chinois devraient donc se muer en citadins au cours des prochaines années et les sociologues s'émerveillent à l'idée de ce que peut produire le potentiel créateur ainsi libéré.

Pour l'heure, il s'agira surtout d'éduquer cette masse de gens peu instruite aux normes de la vie en société et la bataille est loin d'être gagnée. A un chauffard qui avait manqué de nous réduire en bouillie sur un passage pour piétons, nous avons vainement tenté de rappeler les exigences du code de la route et, s'il s'avérait insensible aux notions abstraites, ce qu'il lui en coûterait sans doute de nous écraser. "Wo keyi bei ming", finit-il par lâcher, excédé : "J'ai les moyens de payer". Bienvenue à Canton. Et dans la Chine de demain.