Arrimés au Vieux continent mais aussi commerçants devant l’éternel, les Néerlandais restent tournés vers l’océan. Et ses eaux, aussi attirantes que redoutables.


La mer, patiente et cruelle

“Nous avons toujours coutume de dire que nous vivons “sur” Urk, pas “à” Urk.” Jaap Bakker, une figure locale, poète et écrivain à ses heures, a vu le jour dans ce village de pêcheurs qui, autrefois, à sa naissance, était encore une île. On l’imagine aisément, en découvrant le dédale de ruelles qui tapissent la colline – disons plutôt le monticule – s’élevant depuis le rivage. “Au pied du phare, nous sommes à 10 mètres d’altitude”, autant dire un sommet pour cette province du Flevoland qui a déployé ses terres sous le niveau de la mer.

Les Néerlandais envisageaient, depuis bien longtemps, de dompter l’orageux Zuiderzee, ancien golfe du nord du pays qui emportait nombre de vies. Ils durent attendre d’autres mortelles inondations pour que le grand projet de l’ingénieur Cornelis Lely reçoive le feu vert du Parlement en 1918, avec à la clef un lac d’eau douce, l’IJsselmeer, et des polders. Le sort d’Urk aura été scellé une vingtaine d’années plus tard, après la construction de la digue du nord – l’Afsluitdijk – puis l’achèvement en 1939 de celle reliant la plus petite et plus ancienne commune du Flevoland à Lemmer. Mais c’est donc encore “sur” Urk que l’on vit, perpétue fièrement ses traditions et parle son propre dialecte.

© Sabine Verhest

Une tragédie nationale

Les nouvelles terres gagnées sur l’eau – Noordoostpolder et Flevoland – permirent à des agriculteurs de Zélande de se réinstaller durablement après avoir tout perdu en 1953. Cette nuit glaciale du 31 janvier reste gravée dans la mémoire collective des Pays-Bas. Une grande marée d’équinoxe combinée à une furieuse tempête fit monter l’eau de plus de 4,5 mètres, emportant des hommes, du bétail, des villages et des terres de Zélande, Brabant septentrional et Hollande méridionale. S’il avait existé, Hans Brinker, le garçon qui, selon la légende, aurait sauvé Spaarndam de l’inondation après avoir passé une nuit à boucher de son doigt une brèche dans une digue, n’aurait rien pu faire.

L’élan collectif couplé à une vision de long terme permit au Plan Delta, considéré comme le plus grand système de défense contre les eaux au monde, de commencer à sortir de terre en 1958. Ce projet de construction de digues, aux conséquences environnementales indéniables, sera peaufiné encore jusqu’en 2010. Il en allait de la survie d’un territoire, dont 26 % se situent sous le niveau de la mer et 55 % sont potentiellement immergeables. Un polder n’est jamais gagné définitivement. La mer, patiente, sans états d’âme, poursuit son travail de sape pour reprendre ce qui lui a été enlevé.

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Pêcheur un jour, pêcheur toujours

Quatre paires d’yeux observent le clapotis de l’eau du port de plaisance d’Urk : deux pêcheurs amateurs et deux promeneurs curieux. La matinée est moins tempétueuse que les jours précédents et les cannes sont de sortie. “J’utilise ces appâts artificiels.” L’homme, jovial, pointe les petits leurres en silicone qu’il a posés sur le côté de sa chaise roulante électrique. Cela ne tarde pas à mordre, pour son volubile compagnon de pêche. Une petite perche, “regardez ses dents”, montre-t-il, s’empressant de la détacher pour la remettre à l’eau. Une perche, ici ? “C’est de l’eau douce maintenant, hein…”

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“Il y avait des phoques et des loups de mer à l’époque, vous savez”, rappelle Jaap Bakker. La transformation de leur mer en lac a mis au défi les habitants d’Urk, eux qui étaient tributaires de la pêche et n’entendaient pas abandonner leur “île”. Ils ont alors tenté leur chance en mer du Nord et fait preuve d’un esprit d’entreprise très néerlandais : ils allaient continuer à pêcher, mais aussi transformer et vendre bien au-delà de leurs frontières.

On ne dirait pas, à se promener dans ce pittoresque village, qui respire la tranquillité en ces mois d’hiver, mais il possède la plus grande flotte de pêche des Pays-Bas. Ses navires ne pouvant traverser l’IJsselmeer, le poisson est désormais acheminé par camions depuis IJmuiden, Harlingen, Lauwersoog et Delfzijl vers la criée de leur ancien port d’attache, qui compte parmi les plus grandes d’Europe. Non contents de continuer à pêcher, les “Urkers” ont aussi développé, ces dernières décennies, une énorme industrie de transformation et de transport du poisson (avec une cinquantaine d’entreprises générant 800 millions d’euros de chiffre d’affaires). “Cela représente 3 000 emplois sur les 8 000 que nous avons à Urk”, chiffre le bourgmestre Pieter van Maaren, qui insiste sur la “manière responsable” dont les pêcheurs pratiquent leur métier pour ne pas vider leur mer nourricière. “D’un point de vue chrétien, nous devons respecter la Création.”

”Bonne nuit”

Le poisson se retrouve partout à Urk : sur le drapeau de la ville et les fauteuils du bureau du bourgmestre, en bibelot, en décoration de façade et, bien sûr, dans les assiettes. Sur le fronton d’un des nombreux temples de la commune, c’est un poisson que grille Jésus.

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“La mer nous a beaucoup donné, mais elle nous a aussi beaucoup pris”, soupire Jaap Bakker. La femme de pierre, robe gonflée par le vent, le rappelle de touchante manière, jetant un dernier regard vers le large qui a probablement emporté son amour. On comprend, en effleurant du regard les 390 noms gravés dans le marbre (les cinq derniers en 2015), que la mer a pris des pères et leurs fils parfois très jeunes, laissant des veuves et mères désenfantées à terre.

Les pêcheurs d’Urk et leurs proches savent qu’ils risquent leur vie. “Il est de tradition, le dimanche soir, avant de repartir en mer, de dire “bonne nuit” à la famille”, souffle Jaap Bakker. “On lit des passages de la Bible, pour bien se dire au revoir.” Si jamais, le week-end suivant, le silence devait annoncer la venue du pasteur pour une funeste nouvelle.

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Les aventures d’outre-mer

Les mâts, cordages, boiseries de la coque du “Batavia” donnent au quai de Lelystad un petit air de Siècle d’Or, le Gouden Eeuw (1584 - 1702), témoin de l’ascension de la république des Provinces-Unies au rang de première puissance commerciale au monde. À son bord, mère et fils arpentent le pont de batterie, caressent les canons pointant vers un ennemi imaginaire, cherchent où pouvait bien se trouver la cargaison de pièces d’or et d’argent destinée au commerce des épices. “À l’époque, Jakarta s’appelait Batavia”, explique doctement la maman, pointant la carte déployée sur le bureau du capitaine Ariaen Jacobsz. Une pensée pour ces marins, soldats, familles avec femmes et enfants partis à l’aventure, pour y trouver la mort pour la plupart. Le navire fit naufrage à proximité de l’Australie en 1629 et de nombreux survivants furent massacrés par Jeronimus Cornelisz et ses mutins qui rêvaient de s’emparer de la riche cargaison.

C’est ce navire du XVIIe qu’un passionné, Willem Vos, a fait reconstruire à l’identique, ici, au chantier naval de Batavia à Lelystad. Et pour conjurer le sort, il lui a fait prendre la mer et traverser les océans sans encombres depuis Sydney.


La première multinationale

Le “Batavia” avait été affrété par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), la plus puissante des compagnies européennes exploitant les richesses de l’Asie à l’époque. Elle s’était implantée en Indonésie et à Sri Lanka. La Compagnie des Indes occidentales (WIC), elle, détenait le monopole du commerce vers l’Afrique de l’Ouest et l’Amérique. La “première multinationale de l’histoire”, selon l’historien Geert Mak, cité par Gérald de Hemptinne dans son livre “Pays-Bas. Les pieds sur terre” (Nevicata). “Elle est née dans un pays marécageux où il n’y avait, pour ainsi dire, pas grand-chose d’autre à faire que de se lancer dans le commerce.” Elle révélera le génie commercial des Néerlandais, qui ont ouvert des comptoirs sur tous les continents. Mais à quel prix…

Ils se sont montrés oppresseurs, ils se sont enrichis grâce au trafic des esclaves, leurs flibustiers – Pieter Heyn, Cornelis Corneliszoon ou Pieter Schouten – faisaient régner la terreur sur les mers des Caraïbes. Ils se sont bâtis un empire, du Surinam à l’Indonésie. “Le passé colonial reste un sujet très vivant en Belgique, alors qu’il n’y a quasiment pas de discussions sur le passé colonial et la traite des esclaves aux Pays-Bas”, relève un haut diplomate belge. “Il y a pourtant aussi des moments dont ils ne sont certainement pas fiers, mais je constate qu’ils ont réussi à marginaliser ces sujets dans leur conscience nationale.”

Que reste-t-il aujourd’hui de cette histoire ? “Un grand écart entre l’image de soi du pays et la réalité géographique, politique et monétaire”, note le philosophe politique Luuk van Middelaar. “Comme d’autres, les Néerlandais ont perdu un empire. Le pays s’est, pendant des siècles, conçu comme une puissance maritime qui réfléchissait en termes d’océan. L’eau était l’élément qui liait les Indes orientales et occidentales”, explique-t-il. “Les Néerlandais se sont retrouvés tout à coup dans un petit pays sur le continent européen, coupé de ses anciens territoires. Ils ont gardé l’image d’ouverture vers la mer en oubliant que, depuis la décolonisation, ils sont amarrés à l’économie allemande. C’est comme s’ils n’avaient toujours pas fait le revirement mental.”


Un désir d’Amérique

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Il fut un temps lointain – nous étions au XVIIe siècle – où New York portait le nom de Nouvelle Amsterdam. Après une exploration de ce qui deviendra le fleuve Hudson, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales prit possession de la région en 1624. Trente familles, parmi lesquelles des protestants français huguenots et des Wallons, posèrent le pied sur l’île de Manhattan que le directeur de la colonie acquit auprès des Indiens Lenapes, en 1626, pour l’équivalent de… 60 florins. Mais, en 1664, la Nouvelle-Néerlande, colonie néerlandaise en terre nord-américaine, fut conquise par les Anglais. Nouvelle Amsterdam se vit rebaptisée New York, définitivement consacrée par le traité de Westminster de 1674.

Aujourd’hui, les Pays-Bas ont beau être bien arrimés au Vieux continent – par la force des relations commerciales avec l’Allemagne en particulier –, leur regard porte toujours vers le large, jusque de l’autre côté de l’Atlantique. “Il reste cet attrait pour le Royaume-Uni et les États-Unis, et une méfiance vis-à-vis des puissances continentales, la France et l’Allemagne. Le libéralisme plus fort dans ces (deux premiers) pays convient aux Néerlandais”, constate Luuk van Middelaar. Le premier ministre “Mark Rutte est atlantiste dans sa culture politique, il connaît beaucoup mieux l’histoire américaine et britannique que française et allemande” par exemple. Le désir d’Amérique demeure ancré dans ce pays résolument atlantiste et fidèle allié de Washington, encore toujours tourné vers l’océan et le commerce avec l’outre-mer.

Lorsque Donald Trump est entré à la Maison-Blanche avec son slogan “America first”, les humoristes de l’émission satirique “Zondag met Lubach” ont imaginé une vidéo qui cadre finalement bien avec l’américanophilie néerlandaise. “L’Amérique d’abord, d’accord, mais peut-on dire les Pays-Bas juste derrière ?”