L’

affaire Cahuzac soulève des questions, d’ordre à la fois philosophique et juridique, autour des notions de mensonge et de parjure. Nous nous en sommes entretenus avec le professeur Benoît Frydman, directeur du centre de philosophie du droit de l’ULB.

M. Frydman, comment, sur le plan moral, le mensonge est-il traité dans nos sociétés ?

Une remarque préalable : tout le monde ment. Des études ont même montré qu’une personne ment peu ou prou trois ou quatre fois par jour. Ce qui peut changer d’une culture à une autre, c’est la perception du mensonge.

Ces différences existent notamment entre les pays de tradition protestante, comme les Etats-Unis, et les pays catholiques, comme la France ou la Belgique.

Aux Etats-Unis, mentir est extrêmement mal perçu d’un point de vue moral et religieux. On y est très proche de la perception du mensonge qu’avait Kant, auteur, à la fin du XVIIIe siècle, d’un article assassin à propos du droit de mentir.

Mentir, ne fût-ce qu’une fois, c’est ruiner à jamais sa crédibilité. On est dans l’ordre de la chute. Nafissatou Diallo ou Bill Clinton en ont fait l’amère expérience.

Le monde catholique entretient avec l’idée de mensonge des relations d’une autre nature. On y considère que mentir est une forme de protection de l’intimité des gens, que cela aide au maintien des formes. Pour se purger du mensonge, il suffit, en quelque sorte, de le confesser à un prêtre et, par son biais, à Dieu, qui vous en absoudra.

Ces différences se reflètent dans le droit pénal. En Belgique ou en France, les accusés ont le droit de mentir. Dans les pays sous l’emprise de la common law, ils ont le droit de ne pas témoigner ou de refuser, en vertu du cinquième amendement, de répondre à une question dans la mesure où y répondre équivaudrait à s’incriminer.

Vous abordez le plan pénal. Y a-t-il d’autres différences entre les systèmes “anglo-saxons” et “latins” ?

En vérité, ici et ailleurs, le mensonge, en tant que tel, ne constitue pas une infraction. Cela ne le devient que lorsqu’on a l’obligation de dire la vérité.

On peut être sanctionné pénalement quand mentir aboutit à tromper un tiers, à porter atteinte à ses intérêts. Exemple : le vendeur d’un véhicule d’occasion qui ment à propos du kilométrage atteint par sa voiture.

Idem s’agissant de la publicité mensongère et de toutes les pratiques (escroqueries, abus de confiance, etc.) visant à faire faire à quelqu’un ce qu’il n’eût pas fait si on ne lui avait pas menti.

On risque aussi des poursuites et des sanctions quand on ment alors qu’on est sous serment. La violation du serment est punissable. On est là dans le domaine du parjure.

C’est vrai devant un tribunal, c’est vrai aussi devant une commission parlementaire d’enquête.

Mais M. Cahuzac n’était pas sous serment quand il a menti au président de la République, au Premier ministre ou à ses collègues de l’Assemblée nationale.

On peut également être poursuivi et éventuellement condamné quand on fait une fausse déclaration dans le but d’obtenir un avantage.

Si vous tentez d’obtenir un visa pour les Etats-Unis et que vous mentez en remplissant le formulaire que les autorités américaines vous soumettent - vous savez les fameuses questions sur vos appartenances politiques, etc. - gare à vous. Il pourrait vous en coûter.

Le mensonge de Jérôme Cahuzac relèverait donc de la morale plus que du droit ?

Oui, sauf en ce qui concerne sa dissimulation présumée de ses avoirs financiers à l’étranger. Détenir un compte en Suisse ou à Singapour n’est pas un délit dès lors que vous en déclarez l’existence.

Si vous ne le faites pas et que vous cachez vos avoirs à l’administration fiscale, vous commettez une infraction potentiellement punissable. D’où la mise en examen de l’ancien ministre français du Budget.

On dirait que l’indignation a surtout éclaté une fois que Cahuzac a reconnu son mensonge…

J’ai la même impression. On assiste en quelque sorte au bal des hypocrites. Ce qui a soulevé le tollé, c’est la révélation du mensonge plus que le mensonge lui-même. Et cela en dit long sur les mœurs de certains milieux mêlés à des affaires où l’on ment sans vergogne.

On peut même présumer que certains de ceux qui sont si prompts à s’indigner de l’attitude de Jérôme Cahuzac ont eux-mêmes des comptes cachés en Suisse.

Encore une remarque : je constate que depuis quelques années, depuis l’ère Sarkozy - qui, soit dit en passant, a lui aussi plusieurs fois menti pendant sa campagne pour les présidentielles - les hommes politiques français se traitent de menteurs en permanence. Ce qui enlève encore davantage de "valeur" à la notion de mensonge.