En tant qu’observateur direct du conflit syrien, quelle est votre analyse de la situation ?

Père Nawras Sammour: Aujourd’hui, il n’y a plus de zones où on peut dire qu’on est tranquille. La semaine dernière, une roquette rebelle a raté sa cible et touché une école d’Alep. Il y a eu des morts. Le pays s’effrite jour après jour, mais je crois à la volonté de tous les Syriens de maintenir une Syrie unie. On est tous perdants pour le moment, même le gouvernement. Chaque partie croit qu’elle peut l’emporter, mais ce n’est pas le cas.

Que faut-il faire ?

On a besoin d’initiatives pour rebâtir la confiance. L’Eglise a raté l’occasion de se manifester. Sant’Egidio a tenté quelque chose, mais c’était en dehors du pays. Et puis, qui représente vraiment la rue aujourd’hui ? Et comment penser à dialoguer quand le premier souci est la survie ?

Que pensez-vous de la politique européenne en Syrie ?

On a mis la barre beaucoup trop haut dès le début, en réclamant le départ immédiat de Bachar et en ne laissant que très peu de marge pour la négociation en vue d’une transition pacifique. Les pays occidentaux ont donné l’illusion au peuple syrien qu’ils le soutenaient très fort, et puis l’ont laissé tomber, tout en ne donnant aucune alternative au régime. Aujourd’hui, la Syrie se fragmente en petites communautés dans des petites localités et dirigées par des chefs locaux. Comment trouver un consensus dans ces conditions ?

Pensez-vous qu’un régime aussi verrouillé aurait pu ouvrir le jeu politique ?

J’avais un grand espoir dans les six points du plan Annan. Il aurait pu assurer une transition pacifique du pouvoir en gardant tous les privilèges entre les communautés et l’équilibre entre elles, sans entrer dans cette logique de l’anéantissement de l’autre. Aujourd’hui, on est retourné 40 ans en arrière en termes de développement. Ce sera dur de remonter la pente, car les cerveaux sont partis, les capitaux aussi, et l’intégrisme prolifère. Même si la violence s’arrêtait aujourd’hui, il faudra des dizaines d’années pour revenir au niveau de 2010.

Le père jésuite Paolo Dall’Oglio, qui a été forcé de quitter la Syrie, a suggéré récemment dans la presse française d’armer la rébellion. Qu’en pensez-vous ?

Paolo est un ami, je le respecte, j’ai admiré son courage, mais ses propos me scandalisent. Sa tâche principale est de jouer le pont entre les communautés et de travailler sur la réconciliation sans renier les principes de l’Evangile. En tant qu’hommes d’Eglise, nous sommes censés partir de notions telles que la justice et la non-violence. Nous ne sommes pas des hommes politiques avec des intérêts. Paolo est partie prenante dans le conflit désormais, même si ses positions n’engagent que lui. Heureusement, car cela aurait pu porter conséquence sur nos activités.

Les chrétiens sont-ils ciblés en tant que tels en Syrie ?

Je ne pense pas. Des deux côtés, les chrétiens sont respectés. S’il y a des problèmes dans certaines localités, c’est à cause de prises de position, et non pour des raisons de religion. Et si les chrétiens préfèrent passer la frontière, c’est pour les mêmes raisons de sécurité qui poussent les musulmans à partir. Je ne constate pas de paranoïa des chrétiens à l’égard des musulmans. Les groupes intégristes se développent, certes, mais ils ne correspondent pas à l’identité profonde du Syrien.

Cette guerre, pouvait-on l’éviter ?

On aurait pu l’éviter s’il n’y avait pas les enjeux internationaux, la Syrie étant à la charnière de plusieurs mondes, géopolitiques, religieux, etc. Je n’ai jamais imaginé qu’un conflit armé se produirait un jour ou l’autre, mais bien une crise sociale. Je voyais le fossé grandir entre une élite de plus en plus riche et une population qui s’enfonce dans la misère. Le phénomène nouveau depuis trois ans, ce sont les enfants de la rue. Mais l’administration syrienne est devenue trop sclérosée pour amener les changements nécessaires.