Appeler les négociations commerciales actuelles 'round du développement’, c’est comme appeler l’affaire de demain sur eBay 'round du développement’." La comparaison est de Paul Collier, professeur à l’Université d’Oxford. En l’état, le cycle de Doha n’empêchera même "pas une autre crise alimentaire dans deux, trois ans si l’on ne traite pas ses causes, et notamment le sous-investissement grave dans l’agriculture des pays en voie de développement", enchérit Olivier De Schutter. "Appauvrir un quart de l’humanité n’est pas une bonne politique économique." Le rapporteur spécial de l’Onu sur le droit à l’alimentation a présenté, mercredi à Genève, les premières conclusions de son rapport analysant les conséquences de la libéralisation de l’agriculture sur le respect du droit à l’alimentation.

"Une opportunité"

Entamées il y a sept ans sous l’égide de l’OMC, les négociations, qui visent théoriquement à libéraliser le commerce international au bénéfice du développement, sont aujourd’hui enlisées. Le directeur de l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy, vient de repousser la perspective de mettre un point final au laborieux cycle de Doha. "Le problème est clair et sans surprise : le manque de volonté politique des négociateurs à concéder des compromis qui pourraient s’avérer douloureux nationalement."

Pour Olivier De Schutter, "cet échec est une opportunité". "Cela permet de s’interroger sur le commerce international en un sens plus conforme au commerce équitable", nous explique-t-il. Car, aujourd’hui, "ce sont les plus compétitifs, ceux qui paient leurs travailleurs le moins cher et ont les normes environnementales les moins sévères, qui gagnent. Il faut renverser cette tendance", par exemple en diminuant les tarifs à l’importation sur les filières socialement et environnementalement durables.

S’il y a bien une chose sur laquelle le professeur de l’UCL insiste aussi, c’est le fait que "l’agriculture n’est pas une marchandise comme les autres". Et "le commerce international doit être d’abord une solution subsidiaire par rapport à la production locale" . "L’idée que la sécurité alimentaire puisse être fondée sur le commerce international et la mise en concurrence des producteurs agricoles est extrêmement dangereuse." Les pays qui se sont spécialisés dans les cultures d’exportation, comme le café, le thé, le coton ou le tabac - dont on ne se nourrit pas -, sont devenus "extrêmement vulnérables" dans un contexte de chute des prix des matières premières. "Ces pays vont encore subir des chocs considérables s’ils ne se dotent pas des moyens de produire pour leurs populations."

Par surcroît, "l’encouragement au commerce international en matière agricole signifie l’allongement de la chaîne reliant le producteur au consommateur", avec pour conséquences la diminution des revenus du premier et l’augmentation des prix pour le second. Sans compter l’impact "considérable" sur l’environnement des méthodes de production agro-industrielles et sur la santé publique des transformations des habitudes alimentaires.

Alors qu’a surgi la crainte que l’agriculture ne puisse plus nourrir la planète, il est indispensable, martèle le rapporteur spécial de l’Onu, "de repenser le cycle de Doha", "d’interroger le projet idéologique de l’OMC en matière agricole, qui est la libéralisation accrue", "de prendre en compte le droit de l’homme à s’alimenter".