Une heure dans l’histoire du monde Reportage Carole Riegel Correspondante en Suisse

Le nez dans les feuilles de vigne, on s’approche de la curieuse structure de métal. L’ingénieux funiculaire serpente entre les rangs de ceps, une petite machine à chenillettes s’y accroche. Plus loin, à pied, un vigneron jardine, tente d’ordonner la végétation exubérante du mois de juillet. Atomiseur sur le dos, il traite. "Ici on travaille uniquement à la main", explique-t-il, aimable. "On se faufile avec ces machines autotractées ou à dos pour sortir la vendange, traiter ou faucher l’herbe qu’on laisse pousser entre les rangées, afin de prévenir l’érosion des sols. Parfois, un hélicoptère passe pour quelques épandages".

Sous les pieds, une mosaïque de vignobles plonge en pente abrupte jusqu’au bord du lac Léman, miroir éblouissant et massif. "Il y a trois soleils ici, avec la réverbération du lac et la chaleur des murs", sourit l’exploitant vaudois.

Tout en bas, de la route et du chemin de fer qui longent désormais la rive, les bruits montent. Ce trafic n’empêche pas le vigneron d’écouter ses vignes pousser. "La nuit, je les entends presque", avoue-t-il. "Elles peuvent prendre jusqu’à 10 cm en 24 heures si les conditions sont idéales". Il remue le feuillage, frotte entre deux doigts les étamines des fleurs de vigne. "On vient de terminer l’effeuillage et les rebioles (terme vaudois pour l’ébourgeonnement, NdlR), on va attaquer la cisaille. Cette année tout a pris quinze jours de retard".

Fierté, passion, "il en faut pour tout faire à dos d’homme, pour faire du bon vin et de belles vignes, pour extraire le meilleur de son terroir. C’est difficile, pénible avec ces murs, ces pentes".

Singulier labyrinthe de verdure et de pierres

Et pour cause. On observe avec fascination la topographie exceptionnelle, singulier labyrinthe de verdure et de pierres. Les terrasses de vignes, 50 à 1000 m2 pour les plus grandes, se succèdent jusqu’en bas, corsetées par des murets érigés au fil des siècles : 2, 8 ou 15 mètres de haut, avec "autant de surface de murs que de terre. Joints, pierres, il faut les entretenir, les consolider sans cesse", montre le vigneron.

Devant sa capite, cabanon où les travailleurs de la vigne se retrouvent pour souffler, il se présente. Jean-François Chevalley est propriétaire du Domaine de la Chenalettaz, lieu de production du Dézaley, AOC grand cru sur la commune de Puidoux qui coupe en deux le canton de Vaud. Terroir "puissant et onctueux", c’est le vignoble le plus raide et le plus prestigieux, avec ses pentes à 45°. L’appellation compte 54 hectares et environ 150 propriétaires. La Chenalettaz a 6 hectares de vigne, 85 % de cépages blancs en Chasselas, et 15 % de cépages rouges, Merlot ou Pinot noir, le tout en "production intégrée", avec des traitements très limités, tient-il à préciser. Il contemple ce paysage qu’il contribue chaque jour à façonner, comme ses prédécesseurs depuis 1434, soit 22 générations. Avant eux, les moines du XIIe siècle défrichent la colline et créent du vignoble sous les ordres de l’évêque de Lausanne, travail de titan repris après deux cents ans par des laïcs.

Les armoiries de la famille Chevalley en témoignent, arborant un chevalier du Duché de Savoie. Ses clients viennent de Suisse allemande ou romande, seuls 1,5 % sont allemands ou belges… "Le vignoble suisse c’est 15000 hectares, l’équivalent du vignoble alsacien en France", précise-t-il. "Trois pour-cent des vins suisses s’exportent et 65 % des vins consommés dans le pays sont importés".

Une concurrence implacable, "sans compter les subventions de l’Union européenne à ses propres vins", ajoute-t-il, "avec des prix tellement concurrentiels. On ne peut pas répliquer, nos marges sont beaucoup moins élevées alors que nos coûts de production sont chers. On accepte les lois du marché, mais on n’est pas à armes égales".

Seule réponse possible, l’image qualitative et professionnelle d’un pays "à la longue tradition viticole, plus connu à l’extérieur pour ses monts ou son chocolat". Ainsi le petit label d’excellence, régulièrement médaillé d’or, caracole en tête des concours nationaux et internationaux. Le producteur revient justement du Mondial du Chasselas 2013, où l’un de ses vieux millésimes a terminé troisième. Une récompense de plus. "On impressionne quand on sort un de nos vieux Dézaley, j’ai gagné des récompenses avec un de 30 ans d’âge, les grands amateurs apprécient", confie-t-il. En 2007, les terrasses de Lavaux sont officiellement inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco. "Ma foi, il y a des bons vins partout, c’est une reconnaissance du travail de nos prédécesseurs."