Entretien

Les sanctions économiques ont mis 10000 Birmanes dans les rues comme prostituées." L'assertion de Christophe Ono-dit-Biot est aussi forte que sa voix est douce. "Les généraux ont tellement tapé dans la caisse depuis des années que, même en faisant pression sur les entreprises qui leur appartiennent, cela ne suffira pas à faire tomber la junte..." Le jeune homme, amateur de "trous noirs sur la carte du monde", a la Birmanie chevillée au corps et au coeur. Grand reporter au "Point", il vient tout juste de publier "Birmane", un roman dans lequel il "prend le lecteur par la main" pour l'emmener à la découverte de ce pays "très beau, très digne, très riche. Envoûtant. Perturbant".

A aller voir sur place, histoire de prolonger son voyage littéraire, en dépit de la demande de la prix Nobel de la Paix, Aung San Suu Kyi, de boycotter le pays. "Je suis allé cinq fois là-bas. Les Birmans n'étaient pas tous d'accord avec elle. Ils savaient qu'ils étaient boycottés et comprenaient qu'on boycotte les grandes entreprises du gouvernement. J'y suis entièrement favorable. Mais beaucoup disaient : "Il faut être réaliste, on a boycotté la Birmanie pendant des années et cela n'a pas fait tomber la junte, cela l'a renforcée au contraire. Il faut que les gens viennent voir." Le mot voir est un mot important. Les Birmans sont déjà bâillonnés et si, en plus, on ajoute la peine d'invisibilité en faisant comme s'ils n'existaient pas, c'est pire. S'il y avait eu plus de voyageurs au moment des répressions, on aurait eu beaucoup plus d'images et d'informations."

C'est précisément pour informer que Christophe Ono-dit-Biot a pris sa plume, bien avant le soulèvement de ces dernières semaines. "La fiction était un moyen d'attirer le lecteur vers ce pays qui me semblait rayé des cartes et de l'information. Il était très dur de passer des reportages sur la Birmanie, exotique et lointaine..." Et pourtant si étonnante. "J'étais fasciné par la résistance de ce peuple à une dictature totalement absurde. Contrairement à d'autres dictatures visant à fabriquer un homme nouveau comme c'était le cas dans les régimes communistes, elle est liée au business et à l'astrologie. Le général en chef, qui s'est construit une nouvelle capitale au milieu de la jungle, gouverne comme les rois birmans gouvernaient, entouré de ses astrologues, gérant le pays en regardant les étoiles, totalement parano et complètement replié sur lui-même." George Orwell, auteur de "Une histoire birmane", a été "officier dans un pays qui est aujourd'hui l'incarnation de 1984 qu'il n'avait pas encore écrit", note-t-il au passage.

Le personnage d'Aung San Suu Kyi aussi, "cette icône de la résistance", touchait profondément Christophe Ono-dit-Biot. D'ailleurs, "je pensais que c'était terminé, qu'on n'allait plus la voir, qu'elle allait mourir", raconte-t-il. "J'avais envisagé d'autres formes de résistance, beaucoup moins non violentes..." Comme son héroïne en un sens, une médecin humanitaire occidentale qui, sans pour autant prendre la tête d'une rébellion, essaie d'attirer l'attention de l'opinion internationale. "Quand vous vivez dans une belle maison avec votre 4x4 sublime, et que vous êtes en décalage avec la population, vous ne supportez plus cela. Elle passe dans une forme de folie qui va l'amener à se sacrifier. C'est aussi un constat de faillite de l'humanitaire."

"Oublier, c'est tuer"

Le roman "Birmane" ne pouvait pas mieux tomber aujourd'hui. "Voir la fiction rattrapée par la réalité, c'est assez curieux. J'étais à la fois fasciné, ému et terrifié." Le soulèvement a permis de découvrir "l'existence de ce pays en une semaine, alors qu'il était finalement prévisible qu'ils se révoltent un jour face à toute cette souffrance. Mais j'ai l'impression qu'on était comme au spectacle, la junte a fait tomber le rideau et je n'ai pas envie qu'on l'oublie..." Parce qu'"oublier c'est nier, oublier c'est tuer".

Christophe Ono-dit-Biot, "Birmane", Plon, Paris, 2007.