Depuis plus de deux ans maintenant, la sénatrice philippine Leila de Lima est en prison. Cette ancienne ministre de la Justice, principale opposante du président Rodrigo Duterte, est accusée d'avoir monté un réseau de trafic de drogue. En 2009, lorsqu'elle était à la tête de la commission des droits de l'homme, c'est elle, pourtant, qui avait lancé une enquête sur Duterte. A l'époque maire de Davao, l'actuel président était soupçonné d'être derrière les "Davao Death Squad" (DDS), des escadrons de la mort qui ont tué des milliers de criminels ou trafiquants présumés. Duterte a fait campagne sur cette guerre contre le narcotrafic pour arriver à la tête du pays. Depuis le début de son mandat en 2016, son offensive anti-drogue aurait fait 20 000 morts, selon certaines organisations.

Vincente de Lima, le jeune frère de la sénatrice, est l'Invité du samedi de LaLibre.be.

Comment va votre sœur ?

Leila est détenue illégalement depuis deux ans. Il n'y a pas encore eu de jugement, il est en cours. Elle se trouve dans un bon état d'esprit. Elle peut compter sur le soutien de nombreuses organisations internationales. Nous pouvons lui rentre visite chaque dimanche matin.

Est-elle en forme physiquement ?

Elle a perdu du poids mais elle n'est pas déprimée. Elle sait qu'elle se bat pour une bonne cause. Elle est confiante. Ce qui est important pour elle, c'est qu'elle peut continuer son travail en tant que sénatrice. Chaque jour, son staff lui apporte des journaux, des documents à signer, elle essaye de faire de son mieux pour continuer tant bien que mal à effectuer son travail en tant que présidente de la commission pour la justice sociale du sénat. Par contre, elle n'a pas le droit d'être interviewée.

Deux jours avant d'avoir été arrêtée, votre sœur avait dit que Rodrigo Duterte était un serial-killer. Vous pensez que ces critiques sont à l'origine de son arrestation ?

Tout à fait. Avant d'être président, Duterte a été maire de Davao pendant plus de vingt ans. Quand ma sœur était présidente de la commission des droits de l'homme, elle et ses équipes avaient effectué une enquête sur plus de 1000 assassinats perpétrés par la "Davao Death Squad". C'est à cause de cette enquête que Duterte en a après ma sœur. Il voulait la détruire. Quand il est devenu président, les assassinats ont commencé à s'étendre au niveau national. Ma sœur, lorsqu'elle est devenue sénatrice, a initié une enquête dans laquelle elle présentait le témoignage d'un ancien homme de main de Duterte affirmant que ce dernier était responsable des exactions de Davao, mais également ceux qui se déroulent aujourd'hui à travers le pays.


Votre sœur lirait beaucoup la bible en prison, est-ce vrai ?

Nous sommes une famille catholique. Elle a toujours été pratiquante mais, en détention, elle a plus de temps pour lire la bible, pour prier, réfléchir. Elle a des convictions très fortes et elle est inspirante.

Comment expliquez-vous la force de son engagement ?

C'est notamment le fait que mon grand-père était professeur dans une école publique et vivait avec nous. Lorsque nous étions enfants, mon grand-père nous parlait des discours d'Abraham Lincoln. Il nous disait que tous les hommes sont égaux. C'est ce message qui est très important pour ma sœur et toute la famille. Quand elle a étudié à Manille, elle a choisi le droit constitutionnel, elle a été nommée présidente de la commission des droits de l'homme, elle a fait du bon travail. Avant, la commission n'était pas connue et elle a réussi à ramener le sujet des droits de l'homme au centre de la table. Elle est devenue ministre de la Justice. Son slogan, c'était : “Justice sans peur ni faveur". Elle s'est créé de nombreux ennemis car elle a lutté contre la corruption. Je suis vraiment fier d'elle.

Leila de Lima
Leila de Lima © BELGA

Le président philippin n'a pas hésité à encourager les citoyens à prendre les armes pour tuer les trafiquants. Cette campagne anti-drogue est d'ailleurs très populaire. Comment l'expliquez-vous ?

Duterte a des bons résultats dans les sondages, mais ce n'est pas pour autant que son action est bonne. Est-ce que le taux de criminalité a baissé ? Je ne pense pas. Est-ce que Manille est plus sûre ? Demandez aux gens qui vivent dans ces quartiers. Ils sont arrêtés la nuit par la police, sont terrorisés. Je ne pense pas que les gens ordinaires se sentent en sécurité. Il avait promis d'arrêter les barons de la drogue mais le régime court après les petites mains, les civils. Des enfants ont même été tués, des jeunes de moins de 16 ans suspectés d'être des dealers ont été tués par la police. Si vous regardez bien, les victimes font partie des communautés pauvres. Notre président est très cruel avec les personnes sans défense. C'est pour cela que ma sœur critique ce régime. Elle n'est pas la seule, de nombreuses voix s'érigent contre lui. La Cour pénale internationale (CPI) a d'ailleurs ouvert une enquête sur ces faits (NdlR: Les Philippines se sont retirées de la CPI un an plus tard). Plus de 20 000 personnes sont mortes déjà.

Certains présentent Rodrigo Duterte comme un "Donald Trump philippin". Vous êtes d'accord avec cette comparaison ?

C'est peut-être plutôt Trump qui serait le "Duterte américain". Ils ont des points communs mais je préfère me focaliser sur l'histoire de ma sœur. Cette situation doit cesser, nous sommes convaincus que notre sœur est innocente. Nous demandons sa libération immédiate, l'abandon des charges qui pèsent contre elle, afin qu'elle puisse poursuivre son mandat de sénatrice. Notre démocratie est en train de mûrir... Il y a des institutions en France, en Belgique ou dans les pays développés qui sont mises en place pour faire en sorte que les personnes corrompues ne soient plus au pouvoir. Chez nous, ces institutions (la justice, le congrès et même l'Eglise) sont attaquées. Je me demande bien pourquoi il a autant de haine pour le clergé.

Une autre femme a été arrêtée et menacée : Maria Ressa, du site Rappler. Vous la connaissez ?

Son cas illustre bien l'état de la liberté de la presse aux Philippines. Il n'y a pas qu'elle, plusieurs journaux sont sous pression. De même, notre principal groupe télévisuel, ABS-CBN, doit renouveler sa franchise en 2020 pour continuer à opérer. Or, Rodrigo Duterte a dit qu'il s'opposerait à ce renouvellement. Doucement mais sûrement, la liberté d'expression et de la presse sont menacées. C'est une dictature effrayante. Plusieurs journalistes étrangers ont tenté de rencontrer ma sœur en prison mais ils n'ont pas obtenu d'autorisation.