Petit, râblé, la tête un peu enfoncée entre les épaules, il est ramassé sur ses jambes comme un roc qui défierait la mer. Depuis trois ans qu'il préside la Commission électorale indépendante du Congo (CEI), déferlent sur lui des marées de soupçons, des vagues d'insultes, des trombes d'attaques.

Mais bien qu'il n'ait le temps de dormir que "quatre heures par jour en période d'élection", à tous ces paquets de mer, l'abbé Apollinaire Malu Malu oppose un visage impavide. "Ces comportements sont des séquelles de la dictature; je n'en fais pas cas." Et sa voix douce et voilée traverse le tumulte d'un calme et ferme "vous n'avez pas lu l'article XX de la loi électorale...",

Certains de ses admirateurs reconnaissent en cet originaire de Butembo (province orientale) le dynamisme de sa région natale et de son ethnie majoritaire, les Nande. Mais l'abbé modère ces enthousiasmes d'un léger sourire : "On essaie d'éviter la personnalisation parce que le travail que nous faisons est un travail d'équipe."

Qu'est-ce qui a été le plus difficile dans votre tâche ?

Faire face à la rumeur - qui est une culture issue des années précédentes. Cela perturbe énormément le travail parce que cela nous oblige à perdre beaucoup de temps à répondre à des problèmes dont on aurait pu se passer et cela alors qu'il y a tant à faire. C'est une culture dangereuse; le pays doit en sortir, apprendre à regarder la réalité en face. Si toutes ces énergies dépensées pour la rumeur servaient à la reconstruction, le pays avancerait.

Votre plus grande joie ?Le dévouement de nos 42 000 agents électoraux (250 000 en période d'élection), qui fournissent un travail ardu, et l'engagement de la population en faveur des élections.Votre plus grande surprise ?Que nous ayons pu ouvrir des bureaux de vote dans tout le pays. Et l'honnêteté des chefs des centres de vote : ils sont 11 856, parmi lesquels une trentaine seulement ont été arrêtés pour mauvais comportement, alors qu'ils recevaient le matériel et la paie des agents électoraux. On croit toujours que tout le pays est pourri et on voit que ce n'est pas vrai. Cela, je l'ai admiré...Votre plus grand dégoût ?Je ne veux pas généraliser mais ce sont les acteurs politiques qui disent une chose dans une réunion et autre chose à la presse en sortant. Ceux qui dénaturent sciemment les choses. Il faut sortir de cette culture. La politique, ce n'est pas le mensonge; c'est l'art de construire et gérer la cité. Il y a moyen de s'opposer à quelque chose sans verser dans le mensonge. Mais ici, on ne le sait pas...Jusqu'à quand court votre mandat ?Jusqu'à la fin de l'application de la loi électorale, quand les institutions issues des urnes auront pris la place des institutions existantes. L'assemblée nationale décidera alors la mise en place d'une Commission électorale nationale indépendante (CENI) permanente et nous céderons la place. Nous devons préparer l'avènement de la CENI dans les meilleures conditions possibles. J'ai ainsi proposé qu'après l'élection des sénateurs et des gouverneurs par les assemblées provinciales, en janvier, on mette en place la CENI et que ce soit elle qui organise les élections locales. Comme cela, elle aura déjà de l'expérience pour les prochaines élections générales, dans cinq ans. Parce qu'on n'apprend cela que par la pratique. Mon projet prévoit l'organisation d'un fichier électoral permanent, pour capitaliser la base de données et les équipements qui ont coûté si cher; un plan de formation, pour diminuer le besoin d'experts étrangers; une éducation permanente aux élections, pour ne pas s'éveiller soudain à la veille des prochaines élections; et l'installation de la CENI dans des locaux permanents et achetés - pour ne pas que le gouvernement puisse faire pression sur elle, en cas de désaccord, en ne payant pas le loyer.Quels sont vos projets personnels après la CEI ?Je suis prêtre catholique; mes projets sont donc ceux de mon diocèse de Butembo/Beni où je dirige la Fondation de l'Université de Butembo. Celle-ci a été créée pour le développement; elle ne se charge donc pas seulement de formation mais s'articule autour de la démocratie, de la bonne gouvernance et du développement. Je vais m'investir là-dedans, parallèlement avec mon activité religieuse. Je dirige le centre de développement de notre université, qui accompagne 5 000 paysans; je suis en train d'examiner comment faire la même chose ici, à Kinshasa, à l'ouest, pour que les deux centres procèdent à des échanges. Car une des grandes leçons de ces élections est qu'il ne faut pas conforter ceux qui essaient de diviser le pays en deux. Au quotidien, on ne sent pas cette fracture régionale; beaucoup de Congolais sont prêts à travailler la main dans la main. Ce pays doit se construire comme une nation, où chacun a droit de cité partout. Il ne faut pas minimiser ces tensions, mais ce n'est pas une tendance lourde. La victoire est plus dans les mains de ceux qui croient en la nation que dans celles de ceux qui veulent diviser.Beaucoup de Congolais estiment que ces élections ont eu lieu pour satisfaire "les Blancs", que ce n'était pas le désir des Congolais...Ce n'est pas vrai. L'élection existe dans toutes les cultures, mais sous des modalités différentes. Même le système héréditaire prévoit toujours que quelqu'un soit choisi pour diriger. L'élection est une réalité fondamentale partout. Mais, le Congo étant un sous-continent, nous devons adapter notre manière d'élire; nous n'avons pas d'autre choix que la démocratie représentative. Jusqu'ici, chaque acteur politique parlait de "sa base", qu'il instrumentalisait. Les élections ont rendu le pouvoir au peuple. Plus important encore : les élections ne servent pas qu'à choisir des dirigeants; elles servent aussi à leur demander des comptes. C'est la prochaine étape.

© La Libre Belgique 2006