Avec son approche très libérale, Margaret Thatcher a radicalement changé le visage de l’économie britannique. Le chef économiste de la Banque Degroof, Etienne de Callataÿ, nous livre son opinion sur l’héritage de la Dame de Fer.

Comment jugez-vous l’action de Margaret Thatcher sur le terrain économique  ?

Je ne suis pas un aficionado de Margaret Thatcher mais il faut reconnaître que sa politique a marqué le Royaume-Uni, l’Europe et l’ensemble des pays industrialisés. Elle a été la mère spirituelle de la libéralisation de pans entiers de l’économie dans les pays industrialisés. Son action a permis de relancer la croissance britannique mais avec de nombreuses conséquences négatives à la clef. On peut faire un parallèle avec les réformes menées par Gerhard Schröder en Allemagne. Cependant, Margaret Thatcher est allée beaucoup plus loin et s’est heurtée à une opposition beaucoup plus vive de la population.

L’écart entre les riches et les pauvres s’est accentué au Royaume-Uni…

Sous Thatcher, on est passé d’un excès à l’autre. Quand elle est arrivée au pouvoir, l’économie britannique était dans une situation dramatique. La productivité était faible et le chômage élevé, ce qui entraînait des difficultés sociales. A cette époque, le poids de l’Etat dans l’économie était important et il y avait une forme de sclérose liée au pouvoir des syndicats. Des subventions importantes étaient données à des secteurs déclinants comme les charbonnages. Bref, on ne regardait pas vers l’avenir.

On a du mal à imaginer le Royaume-Uni gouverné par les syndicats…

Il ne faut pas oublier que William Beveridge, le père de la sécurité sociale, est Britannique. Dans les années 70, le secteur public était très développé et les salaires étaient attractifs pour ceux qui avaient un emploi. Une sorte de cogestion des entreprises associant les syndicats était aussi d’application.

Au niveau européen, Margaret Thatcher a également eu un gros impact  ?

On retiendra qu’elle a sabordé l’Europe avec son fameux "I want my money back." Vouloir recevoir autant qu’on donne est la négation de la solidarité européenne. On paie encore aujourd’hui cette position extrême quand on voit les discussions autour du budget européen.

Certains pointent également le dogmatisme de Margaret Thatcher…

L’exemple le plus criant est l’échec de l’instauration de la "poll tax". Il s’agit d’un impôt forfaitaire dont le niveau est identique quel que soit le revenu. D’après la vision libérale, un bon impôt est un impôt qui ne modifie pas le comportement des individus. Tout ce qu’on fait spontanément, on le fait mieux. Par dogmatisme, Margaret Thatcher a soutenu la "poll tax" contre l’avis de la population, ce qui lui a été fatal. Plus largement, Margaret Thatcher est à la base d’un changement dans la manière de penser des Britanniques. Si un ministre anglais affirme aujourd’hui qu’on peut vivre avec 60 livres sterling par semaine, c’est en partie à cause d’elle. Cette idée du "self-made-man" est encore très présente au Royaume-Uni : si on est pauvre, on doit s’en prendre à soi-même. Il s’agit, selon moi, d’une vue erronée.

Elle est également connue pour avoir libéralisé la finance.

Toute une série de lois décidées par Margaret Thatcher ont en effet permis de déréguler la finance britannique. Le fameux Big Bang de Londres de 1986 porte en lui les germes de la crise financière de 2008.