Retrouvez d'autres extraits du long entretien de Jean-Luc Mélenchon à La Libre Belgique dans votre journal de ce samedi. ll y parle notamment de l'Europe et de l'économie actuelle. 


S’agissant de la France, on a l’impression que vous tapez davantage sur la gauche que sur la droite… 

Normal ! L’opposition critique le pouvoir. Le pouvoir, c’est le PS. Je le critique donc. Avec d’autant plus de férocité qu’il est censé être de mon camp. Or, il pratique une politique de droite. La gauche et la droite sont des contenus. Pas des étiquettes. De tout temps, la gauche a partagé, plus ou moins, la richesse du capital vers le travail. La gauche c’est la politique de la demande : l’économie est censée pourvoir aux besoins sociaux. Où est passé ce programme ? A présent, Hollande est adepte de la politique de l’offre. Pour lui, le problème, ce serait "le coût" du travail. C’est le discours traditionnel de la droite. Or, ce qui coûte le plus cher, c’est le capital et sa rémunération, pas le travail. Le coût du capital a triplé ces vingt dernières années. Et il se distribue plus d’argent en dividendes qu’en investissements. Donc le changement écologique des outils de production n’est pas financé. Voila pourquoi le capitalisme vert n’existera jamais. La social-démocratie verte non plus. "On va partager les fruits de la croissance" , disent-ils comme si la nature était une réserve sans fin. 

En concentrant vos critiques sur la gauche, n’épargnez-vous pas l’extrême droite ? 

Quand je me suis occupé de l’extrême droite, le chœur de parfumés s’est exclamé que je m’y prenais mal. On m’a accusé de donner de l’importance à l’extrême droite. Or, je m’attaquais au contenu social de la politique de Mme Le Pen et j’étais seul à le faire. 

Mme Le Pen n’a pourtant jamais été aussi forte… 

Eh bien, j’aurai la satisfaction intellectuelle d’avoir mené la lutte tandis que ceux qui soufflent pour la faire gonfler auront un jour des comptes à rendre. 

Comment expliquez-vous que le Front National capte plus de voix dans l’électorat populaire que vous ? 

Je vous ferais remarquer que nous sommes passés de 2 %, qui était le score des communistes à l’élection présidentielle, à 11 % et quatre millions de voix. Quand Mme Le Pen passe de 16 à 18 %, les médias parlent d’une percée. Son entreprise familiale est là depuis quarante ans. Nous existons depuis quatre ans ! Les grands médias français l’ont dédiabolisée. Voyez la série des publireportages dans "Le Monde" pour les projets de Mme Le Pen aux élections municipales. Quant à moi, j’ai permis à mon camp d’atteindre le seuil de crédibilité. Et je continue la lutte ! Contre tous les chiens de garde du système de l’argent : les médias, la social-démocratie, la résignation, l’aliénation. La première forme de cette lutte est culturelle, elle est dans la conscience, dans les systèmes de représentation. Mais que c’est dur ! Du matin au soir, des irresponsables et des criminels font des sondages qui posent des questions que les gens ne s’étaient jamais posées dans le but d’obtenir des réponses qui feront vendre du papier. Qui a trouvé l’idée de demander aux Français s’ils étaient d’accord pour expulser les Roms ? Un institut de sondage, qui a vendu le résultat à des journaux. Résultat : 90 % des Français sont d’accord avec Manuel Valls. Bien sûr les pauvres sentent mauvais. Vous savez pourquoi ? Parce qu’on ne leur permet pas de se laver. On dit qu’ils ne s’intègrent pas mais on ne se demande pas pourquoi. Quand leurs gosses vont à l’école, on les en chasse. Toute la France bouffe du Rom, voilà ce qu’ils ont provoqué et cela me scandalise. Le premier pourvoyeur de voix de Le Pen, c’est le système médiatique ! 

Le plus inquiétant n’est-il pas que la lepénisation percole dans les esprits… 

Je vous donne raison : là se situe le plus grand dommage. Le score électoral est une chose mais la contamination par les idées et les images est épouvantable. Voyez aussi comme je suis diabolisé d’une façon tellement irresponsable. Ainsi, récemment, quand j’ai critiqué François Hollande pour sa proposition de créer à Florange un institut de recherche public en sidérurgie à des fondeurs qui savent bien qu’aucun d’entre eux ne se transformera en chercheur. Qu’est-il advenu de ma réaction ? Un quotidien a encore publié une photo de moi avec la bouche défigurée, les cheveux au vent. C’est la 17e fois que cette photo passe dans six journaux différents depuis juin dernier, quel que soit le sujet ! 

Si vous aviez été aux affaires, les Français fortunés auraient été matraqués… 

Non : ils paieraient leur part ! Ils fuiraient ? Possible. En France, la trahison des riches est récurrente. Les classes possédantes y ont souvent une fibre nationale et républicaine faible. Nous ne sommes pas les seuls en Europe ! Souvent, ceux qui ont de l’argent n’ont qu’une patrie : leur argent. Chercher à les rendre meilleurs ? L’Eglise catholique s’y essaye depuis des siècles sans résultat. Mieux vaut prendre des mesures concrètes pour rendre les comportements antisociaux impossibles. Si certains Etats ne pratiquaient pas des fiscalités caressantes, les riches n’y viendraient pas. Mais même l’harmonisation fiscale ne suffirait pas ! Moi aux commandes, je rendrais impossible l’émigration fiscale. Les émigrés fiscaux se verraient interdire d’exercer des mandats sociaux en France. Ils ne pourraient plus être remboursés de leurs soins de maladie. En outre, tout Français paierait aussi ce qu’il doit au fisc en France, où qu’il vive. C’est ce que font les Etats-Unis. Dans ces conditions, qu’importe que certains quittent la France : le fisc les rattrapera toujours.


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