Inauguré en 1980, cinq ans après la mort du Généralissime, le mémorial de Chiang Kai-shek devait être à Taipei ce que le mémorial de Lincoln est à Washington. Tout de marbre blanc, l’édifice est à la fois magnifique et imposant avec son double toit octogonal de tuiles bleues (octogonal parce que le chiffre 8 est synonyme de bonheur dans la numérologie chinoise). Son architecture évoque le temple du Ciel de Pékin (haut lieu jadis du pouvoir impérial), le mausolée de Sun Yat-sen à Nankin (sépulture du père fondateur de la République de Chine) et… le Taj Mahal d’Agra en Inde - parce que le monument à la gloire du régime nationaliste chinois et de celui qui en fut le maître pendant des décennies est un aussi un gage d’amour érigé par la veuve du dictateur.

Rival historique de Mao, défait par lui et contraint de se réfugier en 1949 à Taiwan, Chiang Kai-shek, qui n’est pas enterré ici, mais dans le centre de l’île, n’aurait jamais imaginé ce que son mémorial allait devenir. Il fut bien, au départ, le théâtre escompté du recueillement politiquement correct, devant l’énorme statue de bronze d’un Généralissime assis, paternel et protecteur. Toutefois, avec la démocratisation amorcée à la fin des années 1980, l’immense esplanade invita les rassemblements d’opposants à l’ex-parti unique, le Kuomintang. On y tint même des rallyes électoraux lors desquels on invoqua l’indépendance définitive de Taiwan - une hérésie pour Chiang Kai-shek qui, à l’instar de Mao, aspirait à la réunification de l’île avec la Chine continentale.

Chiang, qui fit de sa vie une croisade contre le communisme, serait aujourd’hui médusé de voir défiler à ses pieds, non plus les cohortes de ses partisans et autres admirateurs plus ou moins volontaires, mais les légions de ses anciens ennemis : des touristes chinois qui viennent, depuis peu, de tous les coins de la République populaire pour découvrir l’île si longtemps interdite, abordant ce rivage des Syrtes chinois par avions entiers. Une invasion pacifique, mais pas nécessairement paisible : les autochtones et les expatriés se plaignent de ne plus pouvoir voyager facilement dans "leur" île, à présent que les hôtels et les trains affichent presque toujours complet.

Chiang n’aurait pas apprécié

Assis sous les pins vénérables qui mènent au mémorial, on voit, en une heure, défiler toute la Chine, cette Chine que Chiang Kai-shek rêvait de reconquérir. Comme le Généralissime n’est finalement jamais retourné à eux, ces Chinois viennent maintenant à lui. Des jeunes d’allure branchée, que rien ne distingue vraiment des Taïwanais (tant qu’ils ne parlent pas : accents et dialectes trahiraient les uns et les autres), et des ancêtres parmi lesquels on devine des vétérans de la guerre civile (victorieux avec Mao, ou vaincus et abandonnés par Chiang ?). Des couples décontractés, un iPhone à la main, arrivés de Shanghai ou de Canton, et des familles de paysans, maladroitement endimanchés, surgis de lointaines campagnes où le "miracle chinois" n’a précisément pas encore fait de miracles. Des enfants obèses portent témoignage de la nouvelle prospérité communiste. Une fille moulée dans un T-shirt "Yes we can", une autre habillée chez Abercrombie, nous disent quel est leur modèle de société. Bien qu’allié aux Américains, Chiang, ce vieux Chinois coulé dans la tradition, n’aurait pas vraiment apprécié.

À l’intérieur du mémorial, en réfection, on a changé les photos et ajusté les rétrospectives historiques à la nouvelle idylle entre Taipei et Pékin, orchestrée par le président taïwanais Ma Ying-jeou. Des vidéos tournent en boucle sur des écrans pour retracer la carrière de Chiang Kai-shek : "Chiang et la Chine", "Chiang et Taiwan", "Chiang et le monde". On voit le Généralissime passer des troupes en revue, on entend le canon tonner dans le détroit de Formose (on avait redouté alors le déclenchement d’une troisième guerre mondiale), on observe l’armée nationaliste se prémunir contre un débarquement communiste… Les touristes chinois regardent (occasion bienvenue de s’asseoir pour se reposer un peu) et ils rient. Ils rient de bon cœur et ils rient encore.

Au rez-de-chaussée, un autre sacrilège : une exposition consacrée non pas à Chiang ou à l’un de ses compagnons d’armes, mais bien à Teresa Teng (Deng Lijun), la chanteuse de variétés taïwanaise qui aurait eu 60 ans le 29 janvier dernier (l’anniversaire le plus important pour un Chinois, parce qu’il clôt les cinq cycles de douze ans); elle est morte d’une crise d’asthme en 1995, à la consternation générale. Chantant en mandarin, en japonais et en anglais, elle était immensément populaire à travers toute l’Asie orientale, y compris en Chine où, pourtant, on condamnait officiellement les idoles culturelles du régime d’en face. Dix-huit ans après sa disparition, elle n’a jamais été autant dans l’air du temps, accueillant de son sourire juvénile, sur une affiche géante, ses compatriotes continentaux débarquant enfin à Taiwan.