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Spécialiste des questions européennes, de la politique allemande et de la politique française à l’European Council on Foreign Relations à Paris, l’Allemand Thomas Klau dresse la liste des tâches du futur gouvernement.

Vous attendiez-vous à une victoire de telle ampleur de la CDU d’Angela Merkel ?

Personne ne s’y attendait. Cette victoire est encore renforcée par le fait que les libéraux du FDP (partenaires de la CDU dans la coalition sortante) et que l’AfD (le parti antieuro) sont restés en dessous des 5 % (ce qui leur barre la route du Bundestag, NdlR). Le flirt des premiers avec l’euroscepticisme light ne s’est pas révélé payant sur le plan électoral. La CDU est restée juste en dessous de la majorité absolue des sièges au Bundestag. Au final, avoir raté la majorité absolue est plutôt une bonne nouvelle pour la CDU, pour Merkel et pour l’Allemagne.

Comment expliquer la popularité de la chancelière ?

Par son incroyable talent politique pour percevoir où est le point médian du consensus dans la société allemande. Comme l’a démontré son annonce de sortie du nucléaire après Fukushima. Ou sa gestion de la crise de la zone euro. Elle a compris que les Allemands voulaient sauver le soldat euro et l’intégration européenne, mais que ce sauvetage soit low cost pour les contribuables allemands. C’est un leadership particulier, pas du tout un leadership d’entraînement de l’opinion. C’est une forme de génie politique et en même temps un aveu de faiblesse.

Quels sont les grands chantiers de la future coalition ?

D’abord, mener à bien le virage vers l’indépendance totale vis-à-vis des énergies non renouvelables. Ce sera très coûteux et l’objectif ne peut être atteint en une législature; il y a déjà des tiraillements en raison de la réaction de l’industrie allemande. Ensuite : la stabilisation de la zone euro. Nous sommes plus dans l’état d’urgence absolue, mais il faut confirmer l’amorce d’un retour de la croissance. Tout le monde sait qu’il faudra encore aider la Grèce; il faut surveiller le Portugal, voire l’Irlande. Et surtout, quid de l’Italie ? Il y a du pain sur la planche. Enfin, il faut préserver les bases du succès économique allemand. Avec un peu de recul et de mémoire, on constate que la pérennité de ce succès ne va pas de soi. Angela Merkel devra gérer, ou du moins préparer l'Allemagne à gérer une période moins facile.

Et la question démographie, aiguë dans un pays vieillissant ? L’Allemagne aura besoin d’immigrés qu’il faudra intégrer…

Le débat est plus serein que par le passé, mais il existe. L’Allemagne est depuis des siècles une terre d’immigration, mais elle va devoir développer sa politique en la matière. Peut-être aussi faudra-t-il à nouveau discuter de l’âge du départ à la retraite (67 ans, actuellement, NdlR) et le faire passer à 70 ans. Il faudra aussi faire des réformes pour faciliter le travail des femmes, revoir le système des crèches…

Faut-il s’attendre à des aménagements du modèle économique allemand concernant le salaire minimum légal ou les mini-jobs ?

Aussi bien avec une coalition CDU-SPD que CDU-Verts, il pourrait y avoir des aménagements. Le gouvernement pourrait être réceptif à la proposition française d’établir un salaire minimum différencié au niveau européen – encore faut-il voir comment on le calculerait. L’aile gauche de la CDU en particulier pourrait devenir plus ouverte à une harmonisation fiscale, sociale et salariale au niveau européen. Pour ce qui est de la fiscalité, ce projet est déjà partiellement engagé entre Paris et Berlin et même au niveau européen.

Doit-on s’attendre à des changements dans la politique européenne de l’Allemagne ?

Il y aura des infléchissements, parce que le FDP incarnait une ligne dure. Le deuxième parti de la coalition, le SPD ou les Verts, aura sans doute plus d’allant sur la question de l’intégration européenne. Le consensus sera probablement facilité dans le domaine de l’Union bancaire. Mais la CDU ne devrait pas changer radicalement son fusil d’épaule.

Y a-t-il encore en Allemagne un parti qui défend le fédéralisme européen ?

Nous sommes dans une phase où la perspective d’un fédéralisme européen s’efface derrière “une gestion gestionnaire” et non visionnaire, des affaires européennes. Cependant, l’histoire montre que, souvent, lorsque les Européens ont pensé pouvoir faire leur petite cuisine nationale et européenne chacun dans son coin, quelque chose de politiquement dramatique s’est produit qui les a obligé à bouger. La crise de la zone euro en témoigne.