Des manifestations contre la complicité entre tueurs et policiers ont donné lieu à des violences jeudi soir à Mexico.

Des dizaines de milliers de personnes vêtues de deuil ont défilé jeudi soir à Mexico - jour anniversaire du début de la Révolution mexicaine, en 1910 - pour protester contre les collusions entre pouvoir politique, policiers et tueurs. Des incidents violents ont éclaté entre certains jeunes manifestants, armés de cocktails Molotov et de barres de fer, et la police.

1Pourquoi maintenant ? Cette mortifère corruption a été révélée avec éclat, ces dernières semaines, par le scandale du massacre de 43 étudiants dans l’Etat de Guerrero (voir LLB 5 novembre) par des tueurs liés au narcotrafic. Les jeunes gens leur avaient été remis par la police municipale d’une ville où ils manifestaient. Selon des tueurs arrêtés, ils ont été tués, leurs corps brûlés et concassés, avant que les restes soient jetés à la rivière. On n’en a retrouvé aucune trace. L’affaire a soulevé l’indignation de la population mexicaine, pourtant habituée à une violence hors norme, parce que les recherches ont révélé que des régions entières du Mexique vivent dans la terreur imposée par l’alliance autorités/tueurs; parce qu’en recherchant les corps des 43 étudiants, la police a mis au jour de nombreuses fosses communes clandestines dont personne ne s’était préoccupé jusque-là; parce que les autorités fédérales ont mis longtemps à s’intéresser à l’affaire.

2Le Mexique est-il à feu et à sang ? Cela dépend de ce que l’on entend par là. Si l’on parle de la violence déchaînée dans le pays par les narcotrafiquants et par leur répression, entreprise depuis 2007, elle est extrême : 80 000 morts en sept ans. Mais elle ne rencontre pas les résultats escomptés : si le pouvoir a arrêté une dizaine de grands chefs mafieux, leurs cartels ont explosé en entités plus petites, démultipliant le problème. Si l’on parle de la révolte contre la collusion autorités/tueurs, elle a provoqué de nombreuses protestations violentes, des incendies de symboles du pouvoir, des démissions forcées - mais pas de sang.

3Le pouvoir contrôle-t-il la crise ? Cette crise est la plus importante enregistrée depuis un autre massacre d’étudiants, en 1968, par l’armée; ils protestaient contre le pouvoir du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui dura de 1929 à 2000. Le PRI est revenu au pouvoir en 2012, avec le président actuel Enrique Peña Neto. Les protestataires de jeudi soir soutenaient les parents des étudiants massacrés - qui arrivaient jeudi à Mexico après avoir protesté dans tout le pays - aux cris de "Vous n’êtes pas seuls". Mais le slogan "Dehors Peña" semble avoir été encore plus populaire, alors que l’épouse du Président, ex-vedette de "telenovela", a du mal à écarter les soupçons de corruption qui pèsent sur elle pour avoir acquis une demeure, estimée à 7 millions de dollars, auprès d’une entreprise mexicaine membre du consortium choisi pour construire le premier train à grande vitesse du Mexique. Un soulèvement semble, pour l’heure, improbable. Mais le ministre de la Défense, le général Salvador Cienfuegos, s’est senti obligé de mettre en garde, jeudi, contre la violence - celle des manifestants - qui mène à "l’ingouvernabilité" et "l’instabilité". Il y a peu, le même officier s’était publiquement offusqué après l’inculpation de sept militaires impliqués dans l’assassinat, selon un témoin, ou la mort dans un affrontement armé, selon l’armée, de 22 narcotrafiquants. L’armée, avait dit le général-ministre, "ne se laissera pas intimider par des jugements injustes". Marie-France Cros