Les Zimbabwéens l’ont surnommée "Disgrace" ou encore "The First Shopper" (la Première acheteuse), par analogie à son titre de "First Lady". Grace Mugabe, 46 ans, seconde épouse de l’inamovible président zimbabwéen Robert Mugabe, 87 ans (au pouvoir depuis l’indépendance, en 1980), n’a jamais trouvé grâce aux yeux de ses compatriotes.

D’abord parce que, mariée à un pilote, la secrétaire du Président, née en 1964, devint rapidement la maîtresse de ce patron qui avait deux fois son âge, lui donnant deux enfants (un troisième naîtra en 1997), alors que la première épouse, l’intelligente et très politique Sally, vivait encore. Ensuite parce que, celle-ci décédée, le catholique Mugabe, qui attendit quatre ans pour épouser sa maîtresse, en 1996, le fit devant 12 000 invités, lors d’une fête au luxe inusité dans ce pays : le goût de Grace pour la splendeur l’avait définitivement emporté. Entretemps, le mari pilote avait été envoyé dans un lointain poste diplomatique. Enfin, parce que les années-Grace du chef de l’Etat ont coïncidé avec son passage du statut de père estimé de l’indépendance à celui de dictateur sans scrupule pour se maintenir au pouvoir.

Mais surtout, les Zimbabwéens ont le sentiment que la seconde épouse ruine le pays, qui s’effondre.

Non encore remariée au Président, Grace s’était fait construire, sur fonds de l’Etat, une demeure de 30 chambres à Harare, modestement nommée "Graceland"; celle-ci fut revendue à Mouammar Kadhafi en 2000 pour 3 millions de livres, vente dont le bénéfice resta dans les mains - percées - de "Disgrace", comme l’appelèrent bien vite ses compatriotes, tandis qu’elle demandait au chef de l’Etat de lui faire construire une autre demeure, à la sortie de Harare, d’une valeur de 6 millions de livres (6,9 millions d’euros) cette fois.

Elle a aussi mis la main sur six des meilleures fermes de Blancs expropriés depuis 2000 par une campagne d’évictions violentes décidée par le président Mugabe pour redorer sa popularité auprès des masses pauvres, campagne baptisée "réforme agraire" même si elle a plongé cet ancien grenier de l’Afrique australe dans la faim. Selon "Africa Confidential", Mme Mugabe aurait aussi acquis des propriétés en Chine et en Malaisie.

L’épouse du Président s’est gagné un autre surnom, "The First Shopper", en raison de sa rage d’achats, de préférence dans des boutiques de luxe à l’étranger, où elle se rend à bord d’avions de la compagnie nationale, avec pilotes réquisitionnés lorsqu’ils sont en grève. Ses virées de shopping sont devenues une fable sur tout le continent.

Fan de Gucci et d’Hermès, Grace Mugabe ne se chausse que chez Ferragamo "parce que j’ai des pieds très étroits" et adoucit ses heures d’oisiveté de pralines Godiva. Elle était une si bonne cliente de Harrods, à Londres - avant les sanctions européennes décidées en 2002 contre son mari et elle pour cause de violations des droits de l’homme - que le magasin fermait pour ne se consacrer qu’à elle, lors de ses visites.

Alors que ses compatriotes souffraient de la faim, en raison de la politique de M. Mugabe, les virées shopping de Madame - limitées désormais aux villes asiatiques et aux capitales occidentales où elle peut mettre le pied à l’occasion d’exemptions de l’interdiction de visa pour cause de conférence internationale - ont commencé à faire scandale. Suivie en 2003 dans les boutiques chic de la capitale française par des photographes qui tentaient de la montrer dans ses œuvres, elle leur avait jeté : "C’est un crime de faire du shopping ? Ces magasins sont là pour qu’on y achète !" En 2008, elle avait dépensé en deux heures 85 000 euros dans les magasins de luxe parisiens, dont des représentants font parfois la queue à son hôtel pour y prendre ses commandes. La même année, elle avait profité de la présence de son mari à Rome, pour un sommet de la FAO sur... la faim, pour se livrer à son occupation favorite dans la très élégante via Veneto. En 2009, elle avait attaqué en hurlant un photographe britannique qui la photographiait à la sortie de boutiques de luxe à Hong-Kong : après avoir envoyé ses gardes du corps l’immobiliser, elle lui avait martelé le visage de ses poings garnis de diamants, devant des passants médusés par cette crise de furie.

Les choses ont commencé à se gâter pour elle ces dernières années. Wikileaks a ainsi diffusé des télégrammes diplomatiques de l’ex-ambassadeur américain à Harare, liant Mme Mugabe à l’exploitation illégale de diamants. Fin 2010, la presse d’Afrique australe lui a attribué une liaison avec le président de la Banque centrale du Zimbabwe, Gideon Gono. Début 2011, Mme Mugabe a été transportée à Singapour pour des soins après "avoir glissé dans sa salle de bain". C’est dans cette ville-Etat que les Mugabe se font soigner depuis que le système de santé zimbabwéen s’est effondré; selon la presse zimbabwéenne d’opposition en ligne, le total de leurs voyages à Singapour aurait coûté 12 millions de dollars à l’Etat.

Aux dernières nouvelles, la "First Shopper" est en Chine, où elle tenterait d’obtenir un diplome, après y avoir échoué auprès de la London University, il y a 13 ans.