Déception dans les rangs des rebelles, menaces de la part de la Russie, la décision des Européens de laisser la Grande-Bretagne et la France livrer sur une base nationale des armes à l’opposition syrienne n’a plu ni aux uns ni aux autres.

La décision a été prise dans la nuit de lundi à mardi à Bruxelles, lors d’une réunion marathon des ministres des Affaires étrangères de l’UE, entrecoupée de deux heures de marchandages entre représentants permanents.

Rapide sur la balle, Moscou a menacé dès la matinée de livrer comme promis à Damas des missiles sol-air S-300 dans le but, dit-il, de décourager toute velléité d’intervention internationale.

"Des mesures de cette sorte dissuadent en grande partie certains esprits échauffés d’envisager des scénarios dans lesquels le conflit prendrait un tour international avec la participation de forces étrangères" , a indiqué le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Riabkov, dont le pays fournit en armes le régime de Damas.

La Russie reproche aux Européens de jeter de l’huile sur le feu à un moment où Moscou et Washington tentent de mettre sur pied une conférence de paix, avec la participation de la Syrie, qui se déroulerait à Genève.

Le S-300 est un missile de longue portée, fabriqué depuis les années 70 en Russie. Si l’armée syrienne devait en être équipée, Israël interviendrait d’office. Jérusalem espère encore convaincre Moscou de suspendre la livraison de ces 144 S-300 promis à l’armée syrienne. Les Israéliens considèrent ces missiles comme une menace à la sécurité nationale car ils sont capables de toucher un avion civil au-dessus d’Israël, a indiqué mardi le ministre israélien des affaires internationales Yuval Steinitz. Ils risquent aussi de tomber dans les mains de l’Iran, allié de Damas.

Les rebelles de leur côté dénoncent une décision européenne qui vient trop tard, dans une guerre qui a déjà fait 80 000 morts et conduit plus de un million et demi de Syriens à fuir le pays, selon les chiffres de l’Onu.

Coudées franches pour Londres et Paris

Dans la nuit de lundi à mardi, les Européens ont "sauvé" en le reconduisant leur régime de sanctions contre Damas, notamment le gel des avoirs financiers, mais se sont inclinés dans le même temps devant Paris et Londres pour ce qui concerne l’exportation de matériel militaire.

Sous certaines conditions : ces exportations doivent être destinées à la Coalition nationale des forces de la révolution et de l’opposition syrienne; les Etats membres doivent veiller à ce que l’utilisateur final est bien celui-là; enfin, les armes doivent être livrées " pour la protection des civils" .

La déclaration adoptée précise aussi que les livraisons d’armes ne se feront pas "pour l’instant" ("at this stage"). Quand le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères Jean Asselborn a demandé ce que cela voulait dire, le Britannique William Hague lui a dit : "Pour l’instant" , souligne un diplomate. Cette anecdote en dit long sur la volonté des Britanniques de garder les coudées franches avec les Français. William Hague veut pouvoir agir en toute liberté pour faire pression sur Damas et obtenir un accord de paix.

Pour la Belgique, c’est non

Didier Reynders a indiqué hier que la Belgique ne livrerait pas d’armes aux rebelles syriens. La décision a été prise par le conseil des ministres restreint, le kern. Le libéral belge a aussi constaté que le dossier syrien avait été en quelque sorte "renationalisé" . La Belgique et l’Allemagne souhaitaient une position commune tandis que l’Autriche et les pays scandinaves étaient radicalement opposés à toute livraison d’armes, craignant que celles-ci ne tombent dans les mains des islamistes radicaux.

De telles précautions n’embarrassent pas le mouvement chiite libanais du Hezbollah qui a dépêché en Syrie un corps expéditionnaire de 1 700 hommes pour aider le régime de Damas à reprendre le contrôle de la ville de Qousseir. Cet engagement du mouvement libanais est un autre signe de l’internationalisation du conflit, et de l’influence que continue à exercer l’Iran, soucieuse de sauvegarder son axe chiite face à une rébellion essentiellement sunnite. Le général Salim Idris, chef militaire de l’Armée syrienne libre, a menacé mardi de poursuivre le Hezbollah "même en enfer" s’il ne retirait pas son assistance au régime de Bachar Al Assad.