Un certain nombre de lecteurs ont exprimé leur indignation véhémente après avoir relevé le mot "chiant" dans une de nos chroniques. Ils n’ont peut-être pas apprécié non plus le fait qu’elle était intitulée "Histoires de fesses" (voir "La Libre" du 10 février), mais toujours est-il que, ainsi titrée, elle s’est hissée en haut du hit-parade des articles les plus lus, ce jour-là, sur le site Internet du journal. La performance aurait certainement été plus modeste si nous avions opté plutôt pour "La télévision chinoise rend compte de la visite du vice-Premier ministre Li Keqiang en Mongolie intérieure".

Les commentaires désapprobateurs proviennent pour l’essentiel d’internautes. Certains d’entre eux disent voir, dans un tel laisser-aller ordurier, une des causes du déclin de la presse (préférer lire gratuitement le journal en ligne plutôt que l’acheter chez un libraire n’en étant évidemment pas une). D’autres, plus prosaïquement, spéculent sur l’indigence intellectuelle de l’auteur, et il en est un qui pousse la mansuétude jusqu’à lui inculquer quelques notions de vocabulaire en suggérant de substituer, à cet intolérable "chiant", des synonymes plus respectables tels que soporifique, ennuyeux, horripilant, etc.

Les lecteurs contrariés ne sont, il est vrai, pas tous dénués d’humour. L’un d’eux ose ainsi parier que le but du jeu était d’employer, dans un même article, les mots "chiant, joints de culasse, obséquieux et Mongolie intérieure". Et il est vrai qu’analysé sous cet angle, le talent de l’auteur ne peut plus être aussi injustement sous-estimé.

Le journaliste en est malgré tout réduit à s’émerveiller du déchaînement des passions causé par l’emploi d’un mot que le dictionnaire ne qualifie même pas de vulgaire ou de grossier, mais seulement de "très familier" (or, les lecteurs qu’un quotidien réunit jour après jour autour de ses colonnes ne forment-ils pas finalement une grande famille ?). N’est-il pas ch... de constater qu’une réflexion de fond sur la guerre au Mali, la pollution atmosphérique à Pékin, les surgelés à la viande de cheval en Europe, le port d’armes aux Etats-Unis ou la condition féminine en Arabie saoudite, suscitera moins de réactions que la présence d’un malheureux mot de six lettres, au détour d’une phrase ?